Le BTP emploie 1,7 million de travailleurs en France hexagonale et cumule à lui seul 20 % des décès liés au travail. Une étude inédite de Santé publique France en mesure désormais les risques avec une précision sans précédent.

Pour la première fois en France, une étude recense simultanément plusieurs nuisances professionnelles dans le secteur du bâtiment et des travaux publics en incluant l’ensemble des travailleurs – salariés, non-salariés et intérimaires confondus. 

Publiée le 7 avril 2026 dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de Santé publique France, cette cartographie fondée sur les données du recensement INSEE 2019 et les matrices emplois-expositions (MEE) du programme Matgéné porte sur 1 716 590 travailleurs, répartis dans un peu plus de 530 000 entreprises. Une ampleur et une exhaustivité inédites, qui donnent à ses conclusions un poids particulier, d’autant que le secteur concentre, en proportion, près de 15 % des accidents professionnels avec arrêt et 20 % des décès liés au travail recensés en France. En 2023 seulement, 76 800 accidents du travail, 149 décès et plus de 6 900 maladies professionnelles reconnues étaient dénombrés.

Le bruit, nuisance reine

Le bruit s’impose comme la nuisance la plus répandue dans le BTP : 62,1 % des travailleurs sont exposés à un niveau supérieur ou égal à 70 décibels A – soit plus d’un million de personnes. Un taux trois fois supérieur à celui de la population générale des travailleurs (20,5 %). 

Viennent ensuite les poussières de silice cristalline, qui affectent 39,2 % des professionnels du BTP : c’est dix fois plus que la moyenne nationale (3,8 %). Idem pour les laines minérales, qui affectent près de 30 % des actifs du secteur. Pour six des neuf nuisances étudiées (bruit, silice, laines minérales, poussières de bois, carburants et solvants pétroliers, formaldéhyde), la proportion des individus exposés dans le BTP est de trois à dix fois supérieure à celle de la population générale. Seuls le travail de nuit et les solvants oxygénés font exception, le BTP étant en l’occurence moins concerné que la moyenne.

Plusieurs de ces nuisances exposent par ailleurs à des substances cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques. C’est notamment le cas des poussières de bois, du formaldéhyde, de la silice cristalline et du benzène, présent dans les carburants et solvants pétroliers.

Une polyexposition concentrée sur le terrain

L’analyse par catégorie socioprofessionnelle révèle que les artisans, les ouvriers qualifiés et les ouvriers non qualifiés sont les seuls groupes exposés à l’ensemble des neuf nuisances recensées. 

À eux seuls, les ouvriers qualifiés représentent entre un tiers et la moitié des exposés selon les nuisances. Les cadres, eux, n’apparaissent significativement exposés qu’au bruit et au travail de nuit. Le secteur des travaux de finition (menuiserie, peinture, revêtements) est le plus polyexposé, six nuisances sur neuf dépassant le seuil des 10 % d’exposition. À l’opposé, la promotion immobilière présente les proportions les plus faibles, toutes inférieures à 10 %, une partie de son activité s’exerçant hors des chantiers.

L’étude éclaire également la situation des femmes, qui représentent 11,5 % des effectifs du secteur. Si leurs niveaux d’exposition sont de deux à sept fois inférieurs à ceux de leurs homologues masculins, reflet d’une répartition des tâches et des fonctions très genrée, ils ne sont pas pour autant négligeables : 13,3 % des travailleuses du BTP sont exposées au bruit, 7,3 % aux poussières de silice.

Éclairer les angles morts 

La véritable rupture méthodologique de l’étude tient à l’inclusion des travailleurs non salariés (artisans et microentrepreneurs). Représentant 22,9 % du secteur – contre 13,8 % de la population générale –, ils échappaient jusqu’ici aux études de médecine du travail classiques. 

Les quelque 79 000 intérimaires intervenant dans le BTP sont également pris en compte pour la première fois. Cette population s’avère particulièrement vulnérable : le recours à l’intérim est d’autant plus fréquent que le niveau de qualification est faible, avec un taux atteignant 12 % chez les ouvriers non qualifiés, contre 2 % seulement chez les encadrants.

L’étude ne prétend toutefois pas à l’exhaustivité. L’amiante, dont l’impact sanitaire dans le BTP reste considérable, n’a pu être intégré, faute de mise à jour de la matrice correspondante. Les contraintes biomécaniques, pourtant au cœur des pathologies musculosquelettiques du secteur, restent, elles aussi, hors périmètre. 

Les auteurs pointent par ailleurs un paradoxe : les MEE, conçues pour les chercheurs et épidémiologistes, demeurent trop peu accessibles aux équipes pluridisciplinaires des services de prévention et de santé au travail, qui ne peuvent les exploiter de manière rapide et opérationnelle lors d’une visite médicale ou d’une intervention de terrain. De nouveaux outils sont en cours d’élaboration, notamment autour du risque silice, sous l’impulsion conjointe de l’Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics et des grandes fédérations professionnelles du secteur.

Des mises à jour de matrices et des travaux d’exploitation en open data sont par ailleurs annoncés, ouvrant la perspective d’un suivi dans le temps et d’une analyse plus fine de la multi-exposition. D’ici là, cette cartographie constitue une base de référence solide pour orienter les politiques de prévention dans l’un des secteurs de l’économie française les plus exposés aux risques professionnels.

Alexandre Hervaud