Perçu avant tout comme un passeport pour les carrières universitaires, le doctorat peine encore à faire valoir son attractivité dans le monde de l’entreprise.
Le doctorat en entreprise : un atout sous-exploité ?
Cantonné au monde académique, le doctorat peine encore à s’imposer comme un atout stratégique dans le secteur privé en France. Malgré des compétences recherchées en gestion de projets complexes et en innovation, les docteurs restent sous-représentés au sein des entreprises.
Un diplôme d’excellence, mais un accès limité au secteur privé
Avec plus de 15 000 diplômés chaque année, le doctorat constitue un vivier de salariés forts de compétences et de capacité d’innovation. Mais, alors qu’il est reconnu comme le plus haut diplôme universitaire, seuls 11 % des chercheurs en entreprise en sont titulaires, selon le rapport Pommier-Lazarus sur les recommandations pour la reconnaissance du doctorat dans les entreprises et la société.
Une situation paradoxale, puisque les docteurs sont formés à la gestion de projets complexes, à l’analyse critique et à l’innovation – autant de compétences recherchées par les entreprises. Pourtant, en dehors de la recherche publique et de quelques secteurs spécialisés comme la pharmacie ou l’ingénierie avancée, ils peinent encore à s’insérer dans le tissu économique français.
“Le métier du conseil au dirigeant nécessite des compétences plurielles et transverses. Avoir deux docteures au sein du cabinet nous permet d’élargir nos expertises au service d’un conseil impactant” insiste Camille Chaffanjon, directrice associée et secrétaire générale du cabinet de conseil The Arcane.
L’une d’elles, Margaux Criou, docteure en lettres et philosophie diplômée de la Sorbonne, aujourd’hui consultante senior du pôle analyse et prospective du cabinet, témoigne : “Ma formation doctorale m’a dotée d’une polyvalence et d’une capacité d’adaptation qui se sont révélées précieuses dans le monde du conseil. Aborder des problématiques complexes tout en conservant une approche méthodique et un esprit critique est un plus.”
S’ils ne mettent pas en avant de révolution en la matière, les chiffres issus d’une étude de l’APEC parue en décembre 2024 font tout de même état d’une certaine évolution. Entre 2019 et 2024, la part des offres d’emploi cadres explicitement destinées aux docteurs a légèrement augmenté (de 1,2 % à 1,4 %), alors même que le volume global des offres cadres a chuté. Un signal encourageant, mais qui reste trop timide pour combler le retard pris par la France sur d’autres pays.
L’image du doctorat dans le secteur privé reste marquée par des stéréotypes : un diplôme jugé trop théorique, éloigné des préoccupations du monde de l’entreprise
Des freins persistants
Malgré les efforts pour favoriser l’insertion des docteurs en entreprise, plusieurs obstacles demeurent. D’une part, la reconnaissance institutionnelle du doctorat dans les conventions collectives et les classifications métiers est encore insuffisante. Les offres d’emploi en R&D privilégient trop souvent les profils d’ingénieurs, même pour des postes où les compétences des docteurs pourraient être précieuses. D’autre part, l’image du doctorat dans le secteur privé reste marquée par des stéréotypes : un diplôme jugé trop théorique, éloigné des préoccupations du monde de l’entreprise… Cette perception conduit à une faible visibilité des compétences des docteurs en dehors du monde académique. Ce manque de reconnaissance se traduit par un accès restreint aux postes à responsabilités en entreprise et une préférence systématique pour les profils plus “conventionnels”.
Enfin, les conditions d’emploi des docteurs dans le privé restent plus précaires que celles de leurs homologues ingénieurs. L’étude de l’APEC souligne par exemple une proportion plus élevée de contrats à durée déterminée dans l’ingénierie-R&D, notamment du fait du recours aux post-doctorats dans les centres de recherche privés.
“La fin du dispositif jeune docteur du CIR a un impact particulièrement violent sur les start-up deeptech qui ont besoin de recruter des profils scientifiques pour développer leurs prototypes, indispensables pour que des fonds investissent”
Quoi de neuf docteurs ?
Dans ce contexte, la modification apportée par le Projet de loi de finances (PLF) pour 2025 mettant fin au dispositif « Jeune Docteur » intégré au Crédit d’impôt recherche (CIR) inquiète. Cette initiative permettait aux entreprises de bénéficier d’un doublement de l’assiette des dépenses pour l’embauche d’un docteur en CDI pendant les deux premières années après l’obtention de son titre. Sa suppression, perçue comme un frein à l’intégration des docteurs en entreprise, laisse planer le doute quant à la capacité des entreprises à rester attractives pour ces profils particuliers.
Cofondatrice d’Adoc Talent Management, premier cabinet spécialisé dans le recrutement de docteurs, Amandine Bugnicourt regrette cette actualité : “La fin du dispositif jeune docteur du CIR a un impact particulièrement violent sur les start-up deeptech qui ont besoin de recruter des profils scientifiques pour développer leurs prototypes, indispensables pour que des fonds investissent. Or, elles avaient établi leur plan de financement en prenant en compte ce dispositif et se retrouvent dans une situation impossible… Comment réaliser nos ambitions nationales en termes d’innovation et souveraineté technologique en nous privant du vivier des jeunes chercheurs ?”
Des initiatives pour mieux intégrer les docteurs en entreprise
Malgré ces difficultés, plusieurs initiatives ont été lancées pour favoriser la reconnaissance et l’employabilité des docteurs. L’une des mesures phares concerne le développement des contrats CIFRE, dont le volume a augmenté de 50 % ces dernières années, ainsi que la création d’un contrat doctoral de droit privé, visant à faciliter la transition entre la recherche académique et l’entreprise.
Pour remédier à l’invisibilisation des docteurs dans le tissu économique, le rapport Pommier-Lazarus propose la mise en place d’un PhD Index, un indicateur mesurant la présence des docteurs dans les entreprises. L’objectif affiché est de valoriser leur rôle dans l’innovation et d’inciter les employeurs à mieux intégrer ces profils hautement qualifiés. Cet outil pourrait être pris en compte dans les dispositifs d’incitation à la recherche, afin d’encourager les entreprises à recruter des docteurs.
Par ailleurs, la formation doctorale elle-même évolue : des modules professionnalisants sont proposés pour mieux préparer les chercheurs au secteur privé. Si la pertinence de cette approche est contestée, notamment appliquée aux disciplines relevant des sciences sociales, le rapport recommande de poursuivre en ce sens avec des périodes d’immersion professionnelle pendant la thèse. L’objectif affiché : élargir les débouchés hors du secteur académique, mais aussi renforcer les liens entre écoles doctorales et entreprises, en associant ces dernières aux politiques de formation.
Dans un pays où l’essentiel des décideurs politiques est issu des grandes écoles, le doctorat reste perçu comme un parcours marginal, avant tout académique, et peu associé aux sphères de pouvoir
Un changement de perception nécessaire
Louables, ces mesures risquent pourtant de ne pas suffire si elles ne s’accompagnent pas d’un changement d’appréhension du doctorat en France. Actuellement, ce diplôme reste encore trop souvent perçu comme purement académique, sans reconnaissance de ses applications concrètes en matière d’innovation et de développement des entreprises. Sylvie Pommier, corédactrice du rapport mentionné précédemment, l’explique ainsi : “L’une des raisons pour lesquelles les docteurs sont perçus comme trop spécialisés en recherche est qu’ils sont principalement visibles dans ce domaine. En France, cette image est très ancrée. Lors de nos entretiens avec les entreprises, nous avons constaté qu’elles reconnaissent la valeur des doctorants dans la R&D lorsqu’ils travaillent sur un sujet en lien avec leur domaine d’expertise. Toutefois, la posture de recherche en tant que compétence transversale, indépendante de la spécialisation, n’est pas encore pleinement reconnue.”
Pour transformer durablement l’image de ce diplôme, celle qui est aussi la coordinatrice du doctorat pour la DGESIP-DGRI préconise la création d’une plateforme nationale pour l’emploi des docteurs, permettant de centraliser les informations sur leurs parcours et de faciliter ainsi leur mise en relation avec les employeurs.
En parallèle, la création d’un réseau d’ambassadeurs du doctorat pourrait jouer un rôle clé dans cette transformation en valorisant, à travers des témoignages et des actions de terrain, les compétences et l’apport des docteurs à la compétitivité des entreprises. Une initiative qui s’inscrit dans une volonté plus large de faire du doctorat un levier stratégique pour une économie française en difficulté.
Reste à savoir si ces propositions ne vont pas se heurter à la réalité de la faible représentation des docteurs au sein des élites politiques françaises, et qui pourrait en partie expliquer le manque de prestige du diplôme dans l’espace public. Dans un pays où l’essentiel des décideurs politiques est issu des grandes écoles, le doctorat reste perçu comme un parcours marginal, avant tout académique, et peu associé aux sphères de pouvoir. À l’inverse de l’Allemagne ou des États-Unis, où certains docteurs se sont hissés au rang de figures politiques influentes, leur absence parmi les gouvernants français contribue inévitablement à perpétuer l’image d’une formation éloignée des centres de décision. Une perception biaisée qui limite l’influence du doctorat et sa valorisation dans le monde économique et institutionnel.
Cem Algul