Ancienne directrice des projets et construction chez Total Exploration Production et forte d’un parcours d’ingénieure chevronnée, Geneviève Mouillerat est aujourd’hui administratrice indépendante au sein de Naval Group. Dans un entretien réalisé en partenariat avec C&S Partners, elle porte un regard transversal sur les mutations en cours dans le secteur de la défense et estime que modularité, autonomie technologique et gouvernance partagée sont les piliers d’un avenir industriel résilient.

Décideurs. Vous avez dirigé de grands projets dans l’industrie pétrolière. Quels points communs avec ce secteur retrouvez-vous aujourd’hui chez Naval Group ?
Geneviève Mouillerat. Le parallèle entre les deux univers m’a frappée dès mes débuts chez Naval Group. Dans l’offshore comme dans le naval de défense, il s’agit de maîtriser des écosystèmes d’une extrême complexité, soumis à des contraintes sévères et où les exigences en matière de fiabilité, de robustesse et de durabilité sont similaires. L’ingénierie y occupe une place centrale. S’y retrouvent une forte intégration technique et une capacité à gérer le risque dans des contextes tendus. Le pilotage de projets, la coordination d’acteurs multiples ou notamment l’anticipation des imprévus sont autant de compétences acquises chez Total qui trouvent aujourd’hui une utilité concrète dans les grands programmes de Naval Group.

Avec l’évolution de son organisation et son programme de transformation, Naval Group poursuit son ambition de croissance. Que vous inspire cette dynamique ?
Le passage d’une organisation structurée par métiers à une culture projet plus transversale représente une étape importante. Cette mutation vise à améliorer l’agilité collective pour davantage de compétitivité, à rapprocher les compétences ainsi qu’à réduire les délais de développement, pour être au plus proche des clients. Dans un environnement géopolitique aussi instable, il n’est plus possible de fonctionner avec des logiques rigides. L’expérience que j’ai eue dans l’industrie pétrolière m’a appris combien la transversalité renforce l’efficacité. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est l’effort entrepris pour articuler la réalité de l’usage, la maintenance et les perspectives d’évolution dès la conception. Ce souci de cohérence dès l’origine constitue une véritable modernisation des processus.

“L’administrateur indépendant ne se place pas en opposition, mais joue plutôt un rôle de garant sur le long terme”

Quel est votre rôle en tant qu’administratrice indépendante dans ce contexte ?
Naval Group est un acteur stratégique dont l’action s’inscrit dans une logique de souveraineté au service des états. En tant qu’administratrice indépendante, je m’efforce d’exercer une vigilance attentive sur la trajectoire de transformation. Il m’appartient de questionner les choix structurants, d’enrichir les discussions en posant un regard technique et de garantir une certaine cohérence entre les ambitions stratégiques et les réalités opérationnelles. Ce rôle requiert de la rigueur, une bonne compréhension des enjeux industriels, et la capacité à prendre du recul. L’administrateur indépendant ne se place pas en opposition, mais joue plutôt un rôle de garant sur le long terme. Son indépendance constitue une ressource précieuse pour favoriser un dialogue constructif et poser des questions qui échappent parfois aux cercles décisionnels internes.

Vous évoquez souvent la modularité comme un levier de transformation. Pourquoi ce sujet est-il si central aujourd’hui ?
La modularité constitue une réponse concrète à de multiples enjeux industriels. Elle permet de concilier performance économique, capacité d’innovation et flexibilité opérationnelle. Dans l’offshore, cette approche a fait ses preuves. Elle facilite la maintenance et accélère les délais de production, tout en permettant l’adaptation aux évolutions technologiques. Cette logique arrive aujourd’hui dans l’univers naval. Elle transforme notre manière d’envisager les programmes. Le navire ou le sous-marin n’est plus envisagé comme un ensemble figé, mais comme une plateforme évolutive capable de recevoir de nouveaux modules, sans qu’il soit nécessaire de repenser l’ensemble. Cette approche suppose une évolution profonde des méthodes, ainsi qu’une nouvelle manière de travailler entre ingénieurs, opérationnels et clients.

“La variété des parcours au sein du conseil d’administration apparaît comme une condition de succès pour la gouvernance”

En tant qu’actionnaire principal de Naval Group, quelle place l’État laisse-t-il à l’indépendance des administrateurs ?
Les administrateurs indépendants jouent un rôle essentiel dans la gouvernance du Conseil d’administration grâce à leur capacité à interroger les décisions sans dépendance directe, la qualité du débat s’en trouve directement renforcée. Le regard extérieur qu’ils apportent permet d’éclairer des choix, de proposer des comparaisons issues d’autres secteurs, et d’éviter une forme d’entre-soi. La variété des parcours au sein du conseil apparaît comme une condition de succès pour la gouvernance.

Une telle transformation peut-elle être mise en place sans froisser l’ADN de ce type de groupe ?
Il ne s’agit pas de sacrifier l’histoire d’une entreprise sur l’autel de la modernisation. Naval Group dispose d’un savoir-faire d’exception reconnu en France comme à l’étranger. Ce socle constitue une richesse, mais pour continuer à rayonner, il est nécessaire d’évoluer. Cela passe par une meilleure ouverture aux compétences nouvelles, aux méthodes collaboratives et à l’innovation continue. Je suis convaincue que la pluralité des regards constitue une force et que la diversité des profils renforce l’intelligence collective. À ce titre, j’ai toujours été engagée en faveur de la place des femmes dans les métiers techniques et industriels. Chez Total, j’ai été membre du comité de pilotage puis présidente de TWICE, un réseau de femmes ayant pour ambition d’accompagner ces dernières dans leur évolution de carrière en interne. Au sein de l’association EVOLEN, j’ai également participé à la création et l’animation du Comité Women Energy que je copréside. Ces engagements m’ont appris que l’inclusion ne relève pas seulement d’une exigence morale mais constitue un levier d’excellence pour les organisations complexes. La transformation industrielle ne peut réussir qu’en s’ouvrant à l’ensemble des talents.

Propos recueillis par Cem Algul