Alors que l’hantavirus des Andes fait l’objet d’une attention médiatique croissante après plusieurs cas recensés lors d’une croisière internationale, faut-il craindre un nouveau scénario comparable au Covid-19 ? Les entreprises doivent-elles envisager des mesures de prévention particulières ? Pour Décideurs RH, l’épidémiologiste Antoine Flahault, ancien directeur fondateur de l’École des Hautes Études en Santé Publique de Rennes et de l’Institut de Santé Globale à Genève, actuellement professeur de médecine à Bichat, Université Paris Cité, fait le point sur les risques réels et les enjeux sanitaires.

Décideurs. À ce stade, que savons-nous de ce virus ?

Antoine Flahault. Ce n’est pas un nouvel arrivant, à la différence du Covid-19. L’hantavirus des Andes est connu depuis 1995. Les hantavirus en général nous sont familiers depuis plus de 50 ans, et il en existe en France également.

On se contamine habituellement par contact avec les déjections de rongeurs sauvages ‒ et non de rats d’habitation ou de ville. L’infection se contracte donc plutôt en milieu rural ou rupestre. Dans le Nouveau Monde en revanche, il existe une souche particulière ‒ l’hantavirus des Andes ‒ dont le réservoir est aussi le rongeur, mais qui est la seule à permettre une transmission interhumaine. C’est ce qui exige une vigilance particulière concernant l’épidémie actuelle à bord d’un navire.

Est-ce la première fois que l’hantavirus des Andes touche les humains ?

Il y a déjà eu des épisodes similaires. Lors d’une fête d’anniversaire dans un village des Andes, un jeune de 14 ans ‒ probablement infecté par un rongeur ‒ avait contaminé cinq personnes autour de lui en moins de 90 minutes. Ces personnes infectées en ont contaminé d’autres. À elle seule, une femme a contaminé onze autres personnes lors de la veillée funèbre de son mari – lui-même touché par le virus au cours de l’événement. En tout, on a pu dénombrer 34 cas et 11 décès. Il y a donc une réelle contagiosité, mais dans des circonstances particulières : promiscuité, contacts rapprochés – des conditions qui rappellent le cadre de vie à bord d’un navire.

Qu’en est-il des personnes asymptomatiques ? Sont-elles contagieuses ?

C’est un point qui appelle la nuance. Très peu de personnes restent durablement asymptomatiques. La grande majorité des personnes infectées vont développer des symptômes graves, voire très graves. En revanche, il existe bien une phase d’incubation ‒ silencieuse ‒ pendant laquelle la personne ne présente aucun symptôme, mais va ensuite devenir très malade.

Tant que le test PCR est négatif, ces personnes ne semblent pas contagieuses. En revanche, à partir du moment où le test devient positif, il peut s’écouler quelques jours avant que les premiers symptômes n’apparaissent ‒ et pendant cette fenêtre, la contagiosité ne peut pas être exclue, même si elle est probablement moindre qu’au stade symptomatique.

Les cas sont rapidement repérables, contrairement aux infections silencieuses comme la grippe ou le Covid

Pouvez-vous décrire les conséquences d’une contamination ?

Ce virus provoque une défaillance respiratoire sévère, pouvant aller jusqu’à la détresse respiratoire aiguë. La létalité (proportion de décès parmi les infections) est très élevée, de l’ordre de 30 à 50 % ‒ à titre de comparaison, elle était de 1 % pour le Covid-19 avant les vaccins et les traitements et de 1 pour 1 000 pour la grippe. Sur les douze malades identifiés à bord du navire, trois sont déjà décédés et deux se trouvent actuellement entre la vie et la mort en soins intensifs en Europe, dont un à l’hôpital Bichat de Paris. Cette gravité extrême a paradoxalement un effet bénéfique sur le plan épidémiologique : les cas sont rapidement repérables, contrairement aux infections silencieuses comme la grippe ou le Covid.

“Cet hantavirus ne cause pas de grandes épidémies communautaires, même en Argentine où il est endémique”

Quel est le niveau de risque réel pour les entreprises et leurs salariés, notamment dans des espaces clos comme le bureau ou l’entrepôt ?

Les DRH n’ont aucune raison de s’alarmer aujourd’hui quant à l’hantavirus des Andes. Le virus est désormais strictement circonscrit à un nombre de personnes connu. Les 149 passagers du navire ont tous été mis à l’isolement. Les contacts des vols concernés (on en dénombre 22 en France, sur deux vols distincts) sont suivis avec des tests PCR bimensuels. Onze croisiéristes dont une Française ont contracté la maladie. Tous les cas contacts rapportés sont à ce jour négatifs.

Il n’y a pas de virus des Andes qui circule dans la communauté en dehors de l’Argentine et du Chili, et bien sûr aucune circulation dans les entreprises ou dans les familles du reste du monde. Ce n’est pas du tout comparable au Covid-19 qui s’était rapidement propagé en passant sous les radars de la surveillance sanitaire en raison des formes asymptomatiques contagieuses. Cet hantavirus n’a pas causé jusqu’à présent de grandes épidémies communautaires, même en Argentine où il est endémique et entraîne de petits foyers épisodiques.

Faut-il recommander aux entreprises ayant des implantations en Argentine de limiter les déplacements ?

L’OMS – qui n’a pas d’intérêt diplomatique à défendre sur cette question, compte tenu du fait que l’Argentine n’en fait plus partie – ne recommande pas une telle mesure. L’Argentine rapporte une centaine de cas d’hantavirus des Andes chaque année ‒ principalement dus à des contacts avec des rongeurs dans des zones rurales très reculées, suivis parfois de quelques chaînes de transmission sans épidémies de grande ampleur, survenant notamment en Patagonie ou dans la cordillère des Andes. Les premiers cas touchés à bord du navire MV Hondius étaient un couple d’ornithologues néerlandais ayant séjourné plusieurs mois dans ces zones reculées avant leur embarquement à Ushuaïa. Ce type d’exposition est exceptionnel et sans rapport avec un déplacement professionnel classique à Buenos Aires ou dans une ville d’Argentine ou du Chili.

Il existe un risque très faible pour quiconque fréquente ces zones d’endémie, mais qui ne justifie pas de restriction particulière concernant les voyages d’affaires classiques sur le continent sud-américain.

La sortie des États-Unis de l’OMS, le scepticisme croissant vis-à-vis de la science dans certains pays : tout cela constitue-t-il un facteur de risque dans la gestion de cette épidémie ?

Les États-Unis avaient d’abord annoncé, avant même l’arrivée du navire aux Canaries, une hospitalisation stricte de tous leurs ressortissants concernés ‒ ce qui était en phase avec ce qu’allaient faire d’autres pays concernés, comme la France, l’Espagne ou la Grèce. Puis, voyant que ces personnes étaient en pleine forme et testées négatives, ils ont finalement opté pour recommander un isolement à domicile. Mais le système fédéral américain permet à chaque État d’agir de manière autonome, en suivant ces recommandations ou en allant plus loin et en isolant en milieu hospitalier ces personnes contact à risque d’être infectées même testées négatives.

Quant à l’Argentine, le contexte géopolitique est difficile. Le pays a quitté l’OMS comme les États-Unis (ce sont les deux seuls pays à l’avoir fait l’an dernier). On constate avec l’administration argentine actuelle un manque de transparence notable en matière sanitaire : une mission internationale d’investigation est cependant sur place pour tenter de retracer l’origine exacte de la contamination du couple néerlandais ‒ par des rongeurs ou par des personnes infectées ‒ et l’on pourrait en savoir davantage prochainement sur ces questions. On retrouve peu ou prou les mêmes réflexes qu’avait adopté la Chine au début du Covid-19 : une coopération limitée, sans possibilité d’investigation vraiment indépendante, et une forte emprise des autorités locales notamment sur toute communication.

Pour l’instant, en dehors des passagers et membres d’équipage du navire, aucun cas n’est à déplorer parmi leurs contacts directs. Il n’y a aucun indice de la moindre chaîne de transmission communautaire. Six semaines après la survenue du dernier cas, nous serons certains qu’il n’y a plus aucun porteur du virus issu de cette croisière ‒ la durée totale d’incubation étant de six semaines.

Il y a globalement de quoi être soulagés par la coordination internationale sur ce dossier.

La réaction a été d’une rapidité remarquable. L’OMS est intervenue alors que le navire était encore en croisière, coordonnant à distance l’isolement de tous les passagers sans exception dès leur sortie. Le directeur général de l’OMS s’est déplacé, et a coordonné, aux côtés de la ministre espagnole de la Santé, les opérations de désembarquement du navire. L’Espagne, et notamment les Canaries ‒ très habituées aux grands flux aéroportuaires provenant de tous les continents ‒ ont joué un rôle clé pour sécuriser ces opérations. Cette réponse exemplaire aura probablement permis d’étouffer dans l’œuf un processus d’émergence épidémique dont les conséquences auraient pu être bien plus graves. Nous ne saurons jamais vraiment quelle ampleur une éventuelle propagation du virus aurait eu en l’absence de telles mesures de précaution ‒ mais l’objectif était bien de ne jamais avoir à le savoir !

Le message à diffuser est donc plutôt très rassurant pour les RH qui s’inquiéteraient.

Oui, et pour ne pas alimenter d’inquiétudes injustifiées : il existe d’autres hantavirus en France, notamment dans l’Est du pays. Ces hantavirus de l’Ancien Monde ne se transmettent pas de personne à personne : ils ne concernent donc pas les mesures de prévention en entreprise. Si vous entendez parler d’un cas d’hantavirus hospitalisé à Nancy par exemple, cela n’a rien à voir avec le virus des Andes. Ces virus de l’Ancien Monde, d’Europe et d’Asie, entraînent parfois des complications rénales et non respiratoires, et ne sont pas contagieux entre humains.

Propos recueillis par Judith Aquien