Il y a chez Nadia Ghodhban une manière de parler de son métier qui dit déjà beaucoup de ce qu’elle en fait. Peu de formules, encore moins d’effets, mais une attention constante à ce qui se joue derrière les décisions, les chiffres et les procédures. Avant d’être une trajectoire professionnelle, le parcours de l’ex-DRH de Jennyfer dit sa fidélité à une certaine idée de la responsabilité sociale de l’entreprise.
Personnalité de l'année 2025 : Nadia Ghodhban, ou la tisseuse de lien
Née en région parisienne de parents tunisiens, Nadia Ghodhban grandit avec sa fratrie nombreuse dans un univers marqué par une double culture qui l’abreuve de sa richesse. Naviguer entre plusieurs codes, apprendre très tôt à comprendre l’autre, à s’adapter sans se renier : autant d’apprentissages précoces qui irriguent encore aujourd’hui sa manière d’exercer les ressources humaines. “Je viens de la diversité”, dit-elle simplement, comme une évidence plutôt qu’un étendard.
La vérité est ailleurs
À l’origine pourtant, ce n’était pas la fonction RH qui se profilait à son horizon. Étudiante en droit à l’Université Paris-Nanterre, elle se destinait à la magistrature. Le goût de l’enquête, de la recherche de vérité, de la compréhension des mécanismes humains était déjà là. C’est donc presque naturellement que la bifurcation s’opère au fil d’expériences professionnelles menées en parallèle de ses études. Le terrain, les équipes et la performance collective la rattrapent. Ce détour par l’opérationnel deviendra l’un des socles sur lesquels elle fondra à la fois l’exercice de son métier et sa vie personnelle. Les ressources humaines ne s’imposent pas à elle à l’issue d’un choix stratégique, mais plutôt comme une forme de reconnaissance. Chez Massimo Dutti, une directrice commerciale perçoit chez Nadia Ghodhban cette capacité singulière à écouter et accompagner. Elle accepte alors un remplacement, avant de s’installer durablement dans la fonction, prenant en charge les périmètres France et Suisse. Elle y découvre un métier à la hauteur de ce qu’elle cherchait sans le nommer : accompagner l’humain, le faire grandir et se développer – sans jamais perdre de vue la réalité économique.
“J’aurais aimé apprendre plus tôt à dire non”
Avec le temps, l’expérience affine la posture. Être DRH, comme elle l’apprend parfois à ses dépens, ne consiste pas seulement à être loyale ou engagée. Le leadership suppose aussi de savoir poser des limites. “J’aurais aimé apprendre plus tôt à dire non”, confie-t-elle entre deux gorgées de thé. Non parce que le temps l’a rendue plus dure, mais par souci de responsabilité vis-à-vis du collectif et afin d’éviter des situations intenables.
Tracer sa voie
Cette lucidité, acquise par l’expérience, marque un tournant dans sa manière d’exercer sa fonction. La carrière de Nadia Ghodhban n’a pas été exempte d’épreuves. Elle a connu la violence, émanant parfois des collaborateurs avec virulence, la détresse humaine qui déborde dans l’entreprise… Autant de moments où le DRH devient le réceptacle des frustrations. Elle en parle sans dramatiser ou minimiser ces situations, qui n’ont jamais entamé son engagement. Sa vigilance, son besoin d’ancrage, sa conviction que l’humanité ne se négocie pas, même dans l’adversité, s’en sont trouvés renforcés.
Sa capacité à tenir ensemble l’exigence et la bienveillance, trop souvent opposées, fait sa force. Lorsqu’elle évoque ses plus beaux moments professionnels, ce ne sont pas les titres ou les fonctions, mais les réussites collectives qu’elle se remémore : un recrutement massif en Tunisie, une mobilisation d’équipes face à l’épreuve, la reconnaissance reçue lors d’une liquidation douloureuse chez Jennyfer. Le travail, pour elle, n’est jamais dissocié du lien social qu’il tisse.
Aujourd’hui, Nadia Ghodhban regarde aussi au-delà de l’entreprise. Les incohérences du système social, l’accompagnement imparfait des reconversions et les angles morts de l’assurance chômage la préoccupent profondément. Elle y voit un enjeu de société autant qu’un sujet RH trop souvent occulté. Favoriser le retour à l’emploi, accompagner sans enfermer et redonner de la cohérence aux parcours : autant de combats qu’il est à ses yeux nécessaire de mener. Alors que le monde du travail est traversé par les ruptures, les tensions et l’incertitude, Nadia Ghodhban incarne un leadership discret, profondément éthique. Et demeure convaincue que l’entreprise reste, avant tout, une affaire humaine.
Cem Algul