Toute personne qui a vécu son enfance en France connaît Duralex, et le rituel à la cantine consistant à retourner son verre pour se dire l’âge qu’il indique. Duralex est la marque française par excellence, le savoir-faire d’un verre qui ne se casse jamais. Retour sur 80 ans d’histoire.

Duralex est aussi l’histoire d’une usine près d’Orléans, malmenée par des années de mauvaise gestion, ressuscitée plus forte que jamais grâce à l’amour de l’artisanat, à l’esprit ouvrier et à François Marciano, directeur général, qui a tout fait pour sauver l’entreprise – incassable, elle aussi.

1945 : naissance du Gigogne et du Picardie

Duralex extérieur usineC’est Saint-Gobain qui crée Duralex en 1945. L’entreprise fait breveter le verre trempé et crée les deux gobelets emblématiques que sont le Gigogne et le Picardie. Le principe était d’utiliser le verre trempé des vitres de portières des voitures pour les verres de cantine, et d’éviter ainsi qu’ils ne se cassent dans les mains maladroites des enfants. L’idée est formidable, le succès immédiat et l’ensemble des écoles françaises se dote de ces verres miraculeux et incassables.

1950-1970 : l’expansion mondiale

De 1950 à 1970, Saint-Gobain monte plusieurs usines en Espagne, au Brésil, en Angleterre et en France, à Saint-Étienne et à La Chapelle-Saint-Mesmin, où demeure encore l’usine aujourd’hui. Le groupe tourne bien et gagne – grâce à ces implantations diverses – mondialement en notoriété.

1997-2016 : le bal des patrons voyous

Puis la crise arrive. En 1997, Saint Gobain vend Duralex au verrier italien Bormioli Rocco, qui ferme les usines anglaises et revend la marque et l’usine Duralex sur le territoire brésilien – qui conserve encore aujourd’hui ce patrimoine. Rocco organise, selon François Marciano, directeur général de Duralex, “un vrai pillage : il s’empare de certaines séries iconiques de verres, et place un cadre dirigeant pour piloter la société. Six mois après, Duralex dépose le bilan.

Un autre groupe de distributeurs s’associe ensuite pour reprendre la société, ce qui se solde un an après par un nouveau dépôt de bilan.

Le grossiste turc Sinan Solmaz rachète ensuite l’entreprise en 2004, tel un messie venu sauver l’usine. La réalité est toute autre : il ferme l’usine de Saint-Étienne, démonte les machines et emporte avec lui les moules. Le pillage est plus violent que jamais, il s’empare des machines de verre trempé se faisant prendre la main dans le sac au port du Havre, malmenant encore les 260 salariés – et prend des proportions folles. “Il avait fait construire des cellules en béton dotées de lits en béton cellulaire pour que les ouvriers dorment dedans, il demandait aux ouvrières de repasser les vêtements des hommes, c’était invraisemblable, raconte l’actuel directeur général de Duralex, François Marciano, qui découvre quelques années plus tard l’usine marquée des stigmates d’un récent passé absolument sordide. Sinan Solmaz est condamné en juillet 2014 par le tribunal correctionnel d’Orléans à trois ans de prison ferme et 200 000 euros d’amende pour abus de biens sociaux et banqueroute par détournement ou dissimulation. Il est interdit à l’homme d’affaires de diriger une entreprise en France pendant 15 ans, et il est même placé sous mandat d’arrêt européen depuis 2012. Quoi qu’il en soit, il mène Duralex à la banqueroute.

L’entreprise est de nouveau placée en redressement judiciaire. En 2008, le tribunal de commerce d’Orléans confie l’entreprise à Antoine Ioannidès, un franco-britannique aidé par des importateurs libanais. Ensemble, ils tentent de tenir les rênes de l’entreprise et demandent à François Marciano, alors directeur logistique des verreries-cristalleries d’Arques, de les rejoindre en 2016.

Duralex machine

2016 : la découverte du chaos

François Marciano se retrouve “face à du Zola. Tout est vétuste, l’entreprise est en délabrement, et, sur le plan humain, les conséquences sont catastrophiques : la motivation est à zéro. Les caisses sont vides, la stratégie de l’entreprise est insensée, sans marketing, sans distribution pensée, sans réflexion structurée. Comme si tout était fait pour venir à bout de Duralex.

Mais Marciano a, comme il le dit, “toujours trempé dans le verre. Un comble pour celui qui devient le sauveteur de l’usine de verre trempé. Il tente tout, se bat devant le tribunal de commerce, trouve en 2021 un repreneur qui semble idéal : La Maison française du verre. Mais, par un énième retournement de situation, Marciano s’aperçoit – trop tard – que ce repreneur cherche à sauver sa propre entreprise en coulant Duralex. Dès avril 2024, la bataille s’engage face à Bercy, peu enclin à voir l’entreprise survivre. Avec une persévérance hors du commun, François Marciano évite le coup de grâce et sauve Duralex – de concert avec les salariés, qui lui soufflent l’idée de structurer l’entreprise en Société coopérative et participative (Scop).

À lire : François Marciano (Duralex) : “Depuis que nous sommes une Scop, notre chiffre a augmenté de 22 %, pour atteindre 32 millions”

2024 : Duralex renaît par ses salariés, plus incassable, résistante et durable que jamais

Duralex maintenancePersonne n’y croit, sauf eux. Le 1er août 2024, l’entreprise devient une Scop dont ses salariés sont propriétaires. Ce faisant, elle a radicalement changé de visage. La culture est à l’innovation, aussi bien sur le verre qui prend des couleurs, que sur la manière de le commercialiser. Le marché scolaire, perdu entre-temps au profit de la Chine, revient aux mains des Scopeurs. Duralex retrouve – à tous les points de vue – sa jeunesse, et atteint davantage de publics. En décembre, la boutique Duralex naît en quatre jours dans le centre d’Orléans, grâce à la volonté et au dévouement extraordinaire des équipes de Duralex et de la mairie d’Orléans, qui se pressent pour que l’ouverture ait lieu dans des délais excessivement courts. Des files de consommateurs affluent pour acheter leurs verres et soutenir Duralex.

Le site web affiche fièrement sa célébration de 80 ans de savoir-faire, et lance pour l’occasion une opération de tickets d’or à retrouver dans les packs collector de verres Picardie. À la clé, comme chez Willy Wonka : une visite de l’usine et de la vaisselle à gagner.

La magie Duralex est de retour, plus vive que jamais. Et sa durabilité est garantie : “La Scop prévient toute possibilité de délocalisation et de rachat : c’est un rempart considérable, et cela garantit que Duralex est et restera française, rappelle François Marciano.

2024-2025 : L’esprit « Scopeur »

Le sentiment d’appartenance est si fort que chacune et chacun y met du sien pour contribuer à l’essor de la Scop : les salariés sont soucieux d’économiser l’énergie, n’achètent que ce qui est nécessaire. Les économies sont considérables (10 %) et portent leurs fruits, de même que l’élan collectif des salariés, devenus propriétaires de leur lieu de travail.  

En un an, le chiffre d’affaires de la boutique fraîchement créée s’élève à 1 million. Duralex a dépassé toutes les attentes : avec 22 % de croissance, le chiffre d’affaires atteint 32 millions, soit un prévisionnel dépassé d’1 million. Et une motivation au sommet pour les “Scopeurs” ou les “Duralexiens”, qui se désignent ainsi.

L’implication des salariés est démultipliée, de même que la rapidité d’exécution. Désormais, le travail a du sens. “L’effet Scop change tout, selon Nicolas Rouffet, directeur industriel de Duralex. C’est vraiment la parabole de la cathédrale : les salariés Duralex construisent et contribuent à un édifice, ce qui débarrasse le travail de son caractère fastidieux. La communication est rendue plus horizontale grâce à des écrans tenant les Scopeurs informés des chiffres et des nouveautés, des actions mises en place par Duralex pour imprimer sa présence. “Le dialogue et le partage sont une constante qui ne cesse de donner du sens à ce que nous faisons, renchérit-il.

Il y a de nombreuses leçons à tirer de tant de résistance et de foi en l’avenir. Duralex fête ses 80 ans, innove et déploie ses ailes avec une force décuplée par les années de souffrance endurées. Grâce à la créativité d’une direction éprise du savoir-faire de ses équipes, de la ténacité des salariés et du sens retrouvé, nombreuses seront encore les générations d’enfants – en France et ailleurs – qui se demanderont en prenant place à la cantine : “T’as quel âge ?

 Duralex collections

 

Judith Aquien (texte et photos)