Déclaré en 2013 grande cause nationale, l’illettrisme semble aujourd’hui relégué au second plan par les institutions françaises : plus d’un million d’adultes rencontrent encore des difficultés à lire, écrire ou calculer. Malgré tout, beaucoup sont actifs, occupent des postes variés et contribuent pleinement à la vie économique…

À distinguer de l’analphabétisme, qui affecte celles et ceux qui n’ont jamais appris à lire ou à écrire, l’illettrisme concerne les individus qui ont été scolarisés, mais n’ont pas acquis ‒ ou ont perdu ‒ la maîtrise de la lecture et de l’écriture. Ces deux formes d’exclusion ne traduisent ni un manque d’intelligence ni une absence de volonté, contrairement aux clichés parfois relayés par la classe politique. En 2006, Nicolas Sarkozy parlait des "illettrés" pour désigner les élèves en difficulté scolaire, et en 2014, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, créait la polémique en disant des salariées de l’abattoir Gad qu’elles étaient "pour beaucoup illettrées". Ce genre de propos – et la connotation insultante qui accompagne parfois la notion même – se borne à envisager l’illettrisme comme le stigmate d’une défaillance individuelle, et empêche de le concevoir comme un véritable enjeu sociétal et éducatif, révélateur des lignes de fracture scolaires et territoriales qui traversent la société française.

L’illettrisme au travail

Selon l’ANLCI, 4 % des adultes âgés de 18 à 64 ans sont en situation d’illettrisme, soit 1,4 million de personnes. Au-delà de la lecture et de l’écriture, d’autres compétences de base posent problème : 9 % des Français rencontrent des difficultés en calcul, et 10,5 % ne maîtrisent pas au moins l’une des quatre aptitudes fondamentales (identifier les mots, comprendre un texte, écrire, compter). Au total, cela représente 3,7 millions d’adultes.

En 2025, plus de la moitié des personnes en situation d’illettrisme ont un emploi – de quoi déconstruire un préjugé courant. La plupart travaillent comme salariés (40 %), ouvriers (30 %) ou dans des professions intermédiaires (15 %). Si ces chiffres montrent que l’illettrisme ne constitue pas un obstacle infranchissable pour accéder à l’emploi, il n’en représente pas moins un frein majeur dans la gestion des carrières : accès limité à la formation, difficultés à s’adapter aux outils numériques, blocages dans l’évolution professionnelle.

Les actions menées au sein des entreprises

Certaines structures commencent à se mobiliser pour accompagner les salariés en difficulté avec la lecture, l’écriture ou le calcul. C’est le cas de GSF, avec le programme Cloé lancé fin 2023. Sabine Dujarric Oueslati, responsable formation, explique : "Nous nous sommes vite rendu compte que ce n’était pas seulement un problème lié à la langue ou à l’origine. Même des salariés qui avaient réussi à contourner leurs difficultés se retrouvent aujourd’hui confrontés à des problèmes de compréhension." Dans le secteur du nettoyage, environ 20 % des salariés sont touchés par l’illettrisme, contre 7 % dans la population générale – un défi d’ampleur pour certaines professions.

Cloé fait plus que remédier aux difficultés de lecture ou de calcul : "Nous travaillons sur le calcul, la lecture, les outils numériques, l’écriture, mais aussi sur le repérage dans l’espace et dans le temps, les gestes et postures, la sécurité. Les participants s’exercent directement sur des supports professionnels et redécouvrent ainsi la lecture et l’interprétation au fil des situations de travail." Le tutorat permet aux participants de progresser et de ne pas abandonner, en les accompagnant tout au long de la formation et en créant un lien fort avec leur tuteur.

Les résultats sont tangibles et visibles dans le quotidien des salariés : « Ce qui revient le plus souvent, c’est la fierté. Ils sont heureux d’avoir leur diplôme en main et de pouvoir dire : “J’y suis arrivé, j’ai réussi. » Pour que ce type d’actions ait des répercussions de plus grande ampleur, d’autres entreprises doivent également s’engager et mettre en place des dispositifs d’accompagnement adaptés à leurs équipes.

Des inégalités entre les générations

Si garantir l’accès à la scolarité pour toutes et tous a largement contribué à faire reculer l’illettrisme au siècle dernier, le phénomène persiste encore aujourd’hui. Contrairement aux croyances, les seniors ne sont pas les seuls touchés. Certes, les Français de plus de 45 ans représentent 52 % des personnes ayant des difficultés à maîtriser au moins l’une des quatre compétences de base, mais quid des 48 % restant ?

Chez les jeunes, 11 % des 18-24 ans sont illettrés. Comment expliquer ces chiffres, alors que l’école est obligatoire en France ? Entre des parcours scolaires fragilisés, des contextes sociaux défavorisés et un manque de reconnaissance de troubles comme la dyslexie ou la dysorthographie, ce chiffre traduit les failles d’un système qui ne parvient pas à doter tous les élèves des mêmes bases. Dans cette même tranche d’âge, six personnes atteintes d’illettrisme sur dix sont des femmes. Le plan national de prévention et de lutte contre l’illettrisme à l’école a encore du chemin devant lui.

Les zones rurales en première ligne

Par ailleurs, l’illettrisme ne se répartit pas de manière homogène sur le territoire. Les zones rurales sont ainsi particulièrement frappées : près de deux tiers des personnes concernées y vivent. Les départements d’outre-mer sont, eux aussi, fortement affectés, avec un risque plus de deux fois et demie supérieur à celui observé dans l’Hexagone.

Au-delà des chiffres, l’illettrisme au travail reste souvent invisible aux yeux des entreprises. Repérer ces difficultés, accompagner les salariés et adapter les formations est indispensable pour que chacun puisse progresser et trouver sa juste place au sein des organisations.

Lisa Combe