Et si l’IA changeait la donne en formation linguistique ? Damien Delmotte, directeur général de BTL, détaille comment elle personnalise l’apprentissage tout en valorisant le rôle des formateurs. Une approche hybride, complétée par des expériences innovantes lancées cette année, à l’instar du yoga en anglais.

Décideurs. L’IA est la révolution incontournable du moment. Quel usage en faites-vous en tant qu’organisme de formation ?

Damien Delmotte. Nous utilisons l’intelligence artificielle pour renforcer la personnalisation de l’expérience d’apprentissage de chaque stagiaire. Aujourd’hui, l’IA nous aide à analyser les progrès des apprenants, à détecter leurs points faibles et à leur proposer des programmes adaptés à leur niveau et à leurs besoins spécifiques, notamment sur des points de vocabulaire sectoriel très précis – anglais de l’aéronautique, jargon juridique ou financier, etc.

"L’IA nous permet d’ajuster les cours en fonction des progrès, des forces et des faiblesses de chaque stagiaire"

Grâce à l’IA, nos formateurs créent aussi du contenu de cours plus rapidement et facilement : par exemple, c’est très utile pour créer des textes à trous sur des règles de grammaire ou de vocabulaire, des quiz à choix multiples, des dialogues thématisés et pointus – selon la profession et le secteur – à compléter… La liste est longue.

L’IA nous sert aussi à vérifier l’assiduité au niveau de notre LMS.

En quoi la personnalisation de vos programmes linguistiques grâce à l’IA en change-t-elle la pédagogie ?

Plutôt que de suivre une approche uniforme, l’IA nous permet d’ajuster les cours en fonction des progrès, des forces et des faiblesses de chaque stagiaire. Par exemple, si l’un d’entre eux rencontre des difficultés avec certains points de grammaire ou du vocabulaire, l’IA fournit des exercices supplémentaires pour cibler ces domaines. En résulte une optimisation des parcours d’apprentissage qui donne à nos stagiaires un plus grand contrôle sur leur propre rythme. Cela change aussi leur expérience en rendant l’apprentissage interactif : ils peuvent pratiquer la langue selon un mode conversationnel avec les chatbots, et recevoir un retour instantané de la part des outils d’évaluation automatisée. Cela représente un gain de temps pour les stagiaires, qui profitent d’un feed­back immédiat, pour pouvoir s’exercer sans friction.

Le fait que la correction des erreurs ne passe pas par la didactisation d’un enseignant ne représente-t-il pas un danger ?

En effet, la langue est complexe et plusieurs bonnes réponses sont souvent possibles en fonction des contextes qui, eux, doivent être expliqués par les formateurs. Tout le monde n’assimile pas de la même manière, et aujourd’hui les formateurs sont les seuls à pouvoir adapter leur enseignement à chaque individu, en donnant des exemples différents qui sont autant de chemins pour comprendre une règle ou un usage linguistique. En cela, nous sommes convaincus de la complémentarité d’un enseignement humain avant tout, et complété par de l’IA, dont nous vérifions toujours la justesse des affirmations.

"L’IA ne rira jamais à une blague. Or, pour transmettre les subtilités d’une langue, il faut en connaître la culture sous-jacente"

Grâce à l’apport de l’IA, nos formateurs passent moins de temps sur des instructions répétitives et plus de temps à interagir individuellement avec les stagiaires. Cela favorise une classe plus interactive et dynamique, où l’apprentissage est plus efficace et pertinent pour chaque apprenant.

Quels sont les retours de vos apprenants sur cette nouveauté ?

Les retours des apprenants sont globalement très positifs. Ils apprécient que les cours soient encore mieux adaptés à leurs styles d’apprentissage et à leur rythme, et ils aiment pouvoir interagir avec des outils d’IA chez eux pour perfectionner leurs compétences linguistiques : commencer par parler avec un chatbot plutôt que de s’exposer à leurs pairs les aide tout simplement à décomplexer leur pratique d’une langue étrangère.

Toutefois, certains apprenants soulignent qu’il leur manque parfois l’aspect humain des interactions et continuent de préférer les échanges en direct avec des formateurs. Le langage est rempli d’émotions, allant de l’humour à la tristesse, et l’humain est – encore maintenant – seul à même d’intégrer cette complexité essentielle dans les interactions, qui forgent aussi le rapport à la langue.

Justement, comment travaillez-vous ces nuances à la fois émotionnelles et interculturelles de la langue ? L’IA peut-elle être entraînée dans ce sens ? 

L’IA ne rira jamais à une blague. Or, pour transmettre les subtilités d’une langue, il faut en connaître la culture sous-jacente. Si un membre de comex doit faire une présentation, elle sera construite différemment selon qu’il s’adresse à un public anglais ou américain : en Angleterre, on commencera par une plaisanterie, alors qu’aux États-Unis, c’est en parlant de sa famille que l’on ouvre le dialogue. L’IA pourra corriger 90 % des fautes d’orthographe ou de grammaire, mais aplatira toutes les possibilités offertes par les cultures et leurs spécificités. Or, c’est précisément ce que viennent chercher nos clients chez nous : des formateurs très exercés aux enjeux business et aux techniques linguistiques, et dotés d’expériences professionnelles dans les secteurs qui les intéressent.

Qu’en est-il de vos formateurs et de leur appréhension de cette technologie ?

Il y a deux écoles ! Les moins aguerris aux technologies peuvent être réfractaires, alors que la généralisation de l’IA est assez comparable à l’arrivée des pilotes auto­matiques dans les avions : ils sont là pour les cas d’urgence comme un filet de sécurité supplémentaire, mais les pilotes sont restés essentiels et sont les garants de tout le processus. Et a contrario, de nombreux autres sont très enthousiastes, et y voient tout comme nous une possibilité d’adapter leur pédagogie et d’augmenter sensiblement l’efficacité de leurs interactions avec les ­stagiaires.

En revanche, nous sommes très attentifs à la protection de nos informations, de notre pédagogie et de nos processus, qui n’ont pas vocation à être transmis à l’IA. C’est un point d’organisation interne mais il n’en est pas moins essentiel.

"Tout le monde n’assimile pas de la même manière, et aujourd’hui les formateurs sont les seuls à pouvoir adapter leur enseignement à chaque individu"

Quelles réserves émettez-vous par rapport à l’enthousiasme consistant à imaginer un L&D « tout IA » ?

Tout ce qui est oral est encore très limité. En anglais, le phonème "th" doit être appris de manière spécifique et l’IA n’est pas forte pour assister les stagiaires dans ce processus : elle se contente de répéter, sans montrer comment positionner la langue et s’approprier ce nouveau son. C’est la même chose pour les accents : l’IA utilise des voix assez mécaniques, et rend la conversation vite lassante. Elle manque aussi – par définition – de personnalité, et ne saura pas challenger ou apporter du piquant à une interaction, ce qui est essentiel pour bien préparer une prise de parole en public.

Dans une perspective très ancrée dans le réel et même le sensoriel, vous lancez Wellness with English, un programme de yoga en anglais. Quelles en sont les modalités et quels sont les premiers résultats ? 

Le programme Wellness with English mêle deux enjeux RH : la formation linguistique et la QVCT. Il est composé de sessions de deux à trois heures chacune, pour créer une bulle de détente par le yoga. Les séances sont menées en anglais, avec des instructions et des postures expliquées en langue anglaise. Les participants améliorent leur vocabulaire spécifique au bien-être tout en vivant l’expérience sensorielle du yoga sur un rythme ralenti, propice à la concentration, ce qui a un intérêt considérable dans la durée. Dans ce cadre, l’anglais est un fil rouge vécu et partagé dans une ambiance bienveillante.

Les retours sont excellents : nos contacts en entreprise trouvent l’idée révolutionnaire, innovante et dans l’air du temps.

Entretien avec Damien Delmotte, Directeur général, BTL