Les compétences ingénierie & data font l’objet d’une concurrence telle sur le marché international que Deel et Carta ont récemment publié une étude sur les rémunérations à l’échelle mondiale. Elle offre une vision édifiante des clés de compétitivité dont disposent les DRH en matière de Comp & Ben.
Rémunération IA, data : comment la France peut continuer de tenir tête aux pays anglo-saxons
Le trio États-Unis, Canada et Royaume-Uni reste en tête des pays qui rémunèrent le mieux les profils rares et précieux du secteur de la tech. Dans l’ensemble, la France a un net retard à rattraper en matière d’écarts de salaires.
Métiers de l’ingénierie et de la data : la France en dixième position en matière de salaire médian
Avec l’essor de l’IA et la pénurie de talents, les rémunérations des métiers de l’ingénierie et de la data explosent, avec des salaires de 20 à 25 % plus élevés que la moyenne globale. Pour ces fonctions, quel que soit le secteur (finance, RH, produit), le salaire annuel médian est bien plus élevé dans le monde anglo-saxon : 150 000 euros aux États-Unis, 121 000 au Canada et 117 000 au Royaume-Uni. Loin derrière ce podium, la France se place en dixième place avec un salaire médian à 82 000 euros sur ces fonctions, après l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Australie, la Pologne, l’Espagne et Singapour.
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En France, des écarts de salaires femmes-hommes proches de ceux de l’Inde
L’étude observe que les différences salariales entre les femmes et les hommes sont encore fortes dans ces métiers. En France, la moyenne des salaires annuels est de 96 000 euros pour les hommes et de 70 000 pour les femmes (soit un écart de 27 %) ; aux États-Unis, l’écart est de 15,5 % et au Canada de 21 % ‒ pas de quoi se vanter non plus. Néanmoins, le résultat est saisissant : la France s’avère à peine moins inégalitaire que l’Inde en matière d’écarts de salaires selon le genre, et ce concernant des métiers pourtant très recherchés par les employeurs.
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Pays |
Salaire moyen des hommes |
Salaire moyen des femmes |
Taux d’écart |
|
Inde |
18 000 € |
13 000 € |
27,78 % |
|
France |
96 000 € |
70 000 € |
27,08 % |
|
Singapour |
93 000 € |
72 000 € |
22,58 % |
|
Canada |
134 000 € |
106 000 € |
20,90 % |
|
Espagne |
100 000 € |
82 000 € |
18,00 % |
|
Pays-Bas |
107 000 € |
88 000 € |
17,76 % |
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États-Unis |
160 000 € |
135 000 € |
15,63 % |
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Royaume-Uni |
123 000 € |
106 000 € |
13,82 % |
|
Allemagne |
106 000 € |
94 000 € |
11,32 % |
Selon Laurence Mahéo, Partner et Head of France du cabinet de chasse de tête H.I.E.C., spécialiste des recrutements aux postes de direction dans le secteur tech, cette situation a des racines socioculturelles : “L’étude porte sur les salaires médians, et peut refléter un comportement féminin lors du recrutement ou de promotions, consistant à moins bien négocier leur salaire ou à se dire que ce qu’elles ont est ‘déjà bien’. Les profils féminins tendent aussi à rester un peu plus longtemps que leurs homologues masculins au sein de mêmes entreprises – ce qui limite donc les sauts de salaires en changement de poste.”
Un point de vue que partage Jessica Pillow, directrice de la rémunération globale de Deel. “La France est en avance sur la transparence salariale, mais la véritable avancée consistera à aller au-delà des chiffres.” Elle ajoute que “la plupart des écarts se créent dans les moments invisibles : l’accès à certaines missions, les promotions, la définition même de la performance. Les entreprises qui rendront ces étapes aussi transparentes que les salaires feront réellement bouger les lignes.”
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Des écarts femmes-hommes que l’on ne retrouve pas aux postes de direction
Laurence Mahéo nuance néanmoins les résultats de l’étude, qui ne montrent pas l’effacement de ces écarts – voire leur inversion – quand les femmes parviennent à de hauts postes dans le secteur de la tech : “Actuellement, dans ce secteur, les postes de dirigeants sont mieux rémunérés pour les femmes, jusqu’à 30% de plus que les hommes à expériences et compétences égales. En cause : les entreprises ont perdu beaucoup de temps à ne pas rendre leurs recrutements mixtes, et cherchent très activement des profils de femmes dirigeantes qui connaissent de mieux en mieux leur valeur sur le marché. Le réservoir de candidates étant actuellement limité, il explique la surenchère des salaires pour ces dirigeantes que de nombreuses sociétés de technologies cherchent à attirer.”
Explosion des rémunérations et des “equity packages” pour les profils experts en IA et machine learning
Sans surprise, à l’échelle mondiale, l’étude observe l’augmentation considérable des rémunérations pour les meilleurs experts en IA et machine learning (ML), conséquence de la rareté de ces profils et de leur rôle stratégique dans l’économie numérique. À noter que cette tendance est visible partout dans le monde, quel que soit le niveau de valorisation de l’entreprise.
Dans le détail, la croissance des rémunérations est plus forte dans les entreprises de petite et moyenne taille, signe d’une pression concurrentielle accrue pour attirer les experts en IA et ML. Les meilleurs profils et salaires (top 10 %) bénéficient de hausses encore plus marquées, ce qui accentue la guerre des salaires dans le secteur. Même au sein des grandes entreprises (valorisées au-delà du milliard), la hausse reste dynamique, confirmant l’attractivité et la montée en puissance des spécialistes IA/ML sur le plan mondial.
Pour rester compétitive, la rémunération se diversifie toujours davantage, ancrant cette pratique dans la culture d’une politique Comp & Ben globale. Les entreprises proposent des actions aux salariés (souvent aux profils techniques). Sur ce plan, la France se positionne bien face à la concurrence anglo-saxonne : elle est le troisième pays au monde à proposer le plus d’equity package à ses salariés, derrière les États-Unis et le Canada. “La montée en puissance de l’equity en France traduit une évolution de la relation entre les entreprises et leurs collaborateurs. La rémunération ne se limite plus au salaire : elle devient un outil d’engagement et de reconnaissance sur le long terme. Cette approche, fondée sur le partage de la valeur créée, redéfinit la manière dont les entreprises pensent la fidélisation”, analyse Jessica Pillow, directrice de la rémunération globale chez Deel.
Il est par ailleurs intéressant de noter que ces equity packages font de plus en plus partie de la politique Comp & Ben de pays en développement où les salaires sont plus bas, notamment au Brésil ou en Inde.
Quels leviers face à la concurrence anglo-saxonne ?
Dans un tel contexte, comment tenir tête aux entreprises anglo-saxonnes, dont les salaires sont sensiblement plus élevés et au sein desquelles la culture des bénéfices est mieux ancrée ? D’abord, rappelle Laurence Mahéo, l’herbe n’est pas si verte chez les Anglo-Saxons : “De plus en plus de candidats travaillant aux États-Unis souhaitent revenir en Europe pour travailler pour des entreprises européennes, plus près des centres de décision. Certes, en matière de rémunération la France a du mal à tenir tête : il peut nous arriver de recruter aux États-Unis des candidats qui coûtent plus cher que leurs supérieurs à Paris au siège. Mais nous observons aussi que quantités d’Américains quittent leur pays compte tenu de la situation politique et sont prêt à s’adapter aux salaires européens. Par ailleurs, ce salaire médian bien plus élevé va avec un coût de la vie largement supérieur en matière de logement, santé, scolarisation, rendant la France très compétitive dès lors que les individus commencent à construire une famille.”
Outre des conditions de vie meilleures, l’attractivité de la France s’appuie aussi sur “un tissu d’innovation solide, une main-d’œuvre hautement qualifiée et un environnement de travail qui valorise l’équilibre et la stabilité”, rappelle Jessica Pillow dans le rapport d’étude. “Ces atouts constituent une base d’attractivité réelle, à condition d’être soutenus dans la durée. L’enjeu, désormais, n’est pas seulement d’attirer les profils rares, mais de leur offrir des conditions d’engagement qui les incitent à construire leur trajectoire ici.”
Judith Aquien