Chez Schneider Electric, l’IA se diffuse à grande échelle. Pourtant, sans esprit critique, l’unicité et l’esprit d’innovation risquent de perdre de leur valeur. Jean-Côme Renaudin détaille une stratégie L&D mêlant upskilling massif, vigilance cognitive et transformation managériale, pour faire de l’IA un levier durable de performance.
Jean-Côme Renaudin (Schneider Electric) : “L’esprit critique est un muscle qu’il faut entraîner par la pratique”
Décideurs. Schneider Electric encourage l’adoption de l’IA pour accompagner sa transformation. Quel dispositif de formation avez-vous mis en place, et où en êtes-vous ?
Jean-Côme Renaudin. Nous n’avons pas mis au point de programme de formation, mais plutôt de gestion du changement. Notre conviction de départ est que, sans investissement sur les compétences des salariés, il n’y aura pas d’adoption des solutions d’IA que nous déployons au sein du groupe afin de favoriser l’innovation et l’efficacité.
Nous avons donc lancé le programme “AI Upskilling at SCALE” en 2023, à destination des 160 000 collaborateurs du groupe. Il couvre des parcours spécifiques pour l’ensemble de nos profils, dont les experts, les personnes qui contribuent au projet IA côté business, les leaders et les managers.
Quel est le contenu de ce programme et quels en sont les résultats à ce jour ?
Il inclut de la formation, de l’activation terrain avec de la gestion du changement, des ambassadeurs, des ateliers, de la communication. En matière de résultats, en 2025, 51 000 salariés uniques ont suivi au moins une formation IA non obligatoire – constituée d’e-learnings, de promptathons, de webinaires, etc. –, et 142 000 ont suivi la formation de 30 minutes obligatoire, qui a été traduite en 18 langues. Pour son lancement, nous avons conçu des toolkits de déploiement, réplicables dans les territoires, sur les lignes business et fonctions métiers, qui ont largement contribué au succès de l’opération. Le constat général est clair : l’engouement des salariés pour l’IA est indéniable.
Parallèlement, vous avez commencé à mettre en place des garde-fous à un usage de l’IA qui empêcherait la créativité ou l’esprit critique. Qu’est-ce qui vous a d’abord alerté ?
Dans le groupe, cela fait longtemps que nous avons déployé des solutions d’IA propres à chaque métier, en plus de Copilot. Par conséquent, nous formons à l’usage de ces outils depuis plusieurs années – nous avons, par exemple, inclus des éléments sur l’utilisation responsable dès le départ. Néanmoins, certains signaux ont commencé à nous mettre en alerte. Pour commencer, l’IA génère des réponses assez convaincantes, mais qui peuvent s’avérer erronées : hallucinations, biais et erreurs restent parfois invisibles.
“83 % des gens qui ont utilisé l’IA ne savent pas citer leur source, contre 11 % quand la recherche est issue d’un travail personnel humain”
La deuxième alerte provient de ma lecture d’articles de recherche. Ils démontraient le risque d’appauvrissement cognitif lié à l’usage de l’IA, donnant lieu au phénomène des “push button users”, qui utilisent l’IA par automatisme et ne réfléchissent plus, suscitant une perte de capacités cérébrales étayée par une étude du MIT. Le cerveau étant paresseux, il retient le chemin vers ce qu’il recherche. Avec le GPS, nous avons perdu notre capacité d’orientation, le cerveau ayant désormais le réflexe de chercher son chemin grâce à l’outil. C’est la même chose avec l’IA, mais le phénomène est généralisé à l’aptitude analytique, la compréhension de problèmes complexes, la recherche d’idées neuves. Il a ainsi été prouvé lors d’une étude du MIT que 83 % des gens qui ont utilisé l’IA ne savent pas citer leur source, contre 11 % quand la recherche est issue d’un travail personnel humain. Tout cela a des conséquences sur le long terme que nous souhaitons prévenir pour maintenir la vigilance, diminuer le risque d’erreur, et conserver notre compétitivité comme entreprise innovante.
Vous avez mis en place des formations à l’esprit critique. Pouvez-vous détailler ce travail ? À qui s’adresse-t-il prioritairement ?
Les collaborateurs corporate (cols blancs) constituent l’essentiel de notre cible, mais tous les salariés sont concernés : 30 % des personnes que nous formons sont des collaborateurs des sites industriels (cols bleus). Selon nous, la responsabilité va au-delà des seuls murs de l’entreprise. Nos collaborateurs utilisent l’IA dans leur vie personnelle, ont des enfants : il faut les sensibiliser quoi qu’il en soit.
“La méthode ‘RAV’ (requête, ajustement, validation) est au centre de la formation et a pour objectif de replacer les humains en posture de responsabilité sur leurs livrables”
Notre dispositif enseigne non pas comment prompter, mais comment juger. Il est constitué d’un podcast, d’un module d’e-learning gamifié où les salariés sont exposés aux erreurs des IA dans des situations professionnelles réalistes. L’idée est de leur démontrer que l’IA est un partenaire de réflexion dont les propositions doivent être maniées avec le recul et l’exigence qui s’imposent. Cela relève de la méthode “RAV” (requête, ajustement, validation) qui est au centre de la formation et a pour objectif de replacer les humains en posture de responsabilité sur leurs livrables.
Comment parvenez-vous à mesurer l’impact d’un tel dispositif ? Quels sont ses effets escomptés et/ou déjà observables ?
Outre le nombre de personnes qui ont suivi ces formations – 5 000 jusqu’ici –, nous observons le nombre d’itérations de prompts – qui doit augmenter si les collaborateurs appliquent la méthode RAV.
Nous encourageons aussi les salariés à partager leurs succès liés à l’usage de l’IA – le passage par une validation d’expert après avoir produit une analyse, notamment – et leurs erreurs – par exemple, ne pas trouver la source qui démontre les informations fournies par une synthèse après analyse d’un document de plusieurs centaines de pages – sur les réseaux sociaux d’entreprise. L’engagement communautaire est donc également mesuré.
À ce stade, avez-vous des convictions sur les dispositifs de formation qui peuvent remuscler le cerveau ou éviter qu’il s’amollisse, afin de redynamiser l’esprit critique et de favoriser la créativité dans le temps long ?
Nous en sommes aux prémices : nous avons déployé des outils, formé pour leur adoption, et nous formons à ce qui nous semble essentiel, à savoir l’esprit critique. Toutefois, face à la puissance de l’IA, former à l’esprit critique est une mission longue qui ne peut s’envisager que dans la durée et doit imprégner toutes les formations.
L’esprit critique est un muscle qu’il faut entraîner par la pratique pour se prémunir du mode pilote automatique. À ce titre, les modules que nous avons conçus, avec des serious games et pièges contrôlés, constituent une porte d’entrée efficace.
En réalité, ma conviction personnelle est surtout qu’il va falloir dépenser davantage d’énergie à réfléchir au management à l’ère de l’IA.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce sujet ?
La question dépasse largement la seule formation à l’IA, et est liée à nos programmes d’accompagnement des managers et leaders. Les managers, qui valident et contrôlent le travail des équipes et doivent donc les guider dans la bonne direction, sont situés à des points critiques. Désormais, chaque collaborateur est en quelque sorte manager de son IA, ce qui modifie le positionnement des membres de l’équipe, et fait par conséquent évoluer le rôle du manager, qui a affaire à des collaborateurs “augmentés”. Cela change leur positionnement, ce qui va constituer un enjeu de formation pour nous dès le second semestre 2026 et en 2027.
“La question va surtout être de savoir comment devenir senior à l’ère de l’IA”
Les jeunes sont potentiellement les plus touchés par la difficulté à faire preuve d’esprit critique face aux résultats que leur propose l’IA. Vous concentrez-vous particulièrement sur cette population, qui constitue l’avenir de l’entreprise ?
En effet les jeunes sont une population clé, qui a un usage intensif de l’IA : ils constituent le tiers le plus important des usagers en volume d’utilisation et de données échangées. De plus, leur confiance en l’intelligence artificielle est très élevée, d’autant qu’ils y ont largement eu recours au lycée et durant leurs études. Néanmoins, nous n’avons pas de programmes ciblés pour cette catégorie, car nous souhaitons développer une culture intergénérationnelle de la vigilance.
Selon moi, la question va surtout être de savoir comment devenir senior à l’ère de l’IA. Les réponses viendront avec le temps.
Vous avez poursuivi ce travail autour de l’éveil critique face à l’IA avec d’autres “Learning Activists”. De qui est composé le consortium, quelle est son ambition et quelles sont les réflexions du collectif sur les risques inhérents à l’IA, sur les perspectives qu’elle ouvre dans le L&D ?
Les Learning Activists constituent un groupement interentreprises de 20 membres actifs, responsables L&D et RH. Parmi ces membres figurent notamment – en plus de Schneider Electric – Accor, Air France, Bouygues, le Crédit Agricole, Safran, L’Oréal, Total Energie, Saint-Gobain et d’autres, y compris publics, comme l’Urssaf. Ce groupe a pour ambition de partager des ressources et de les mettre à disposition du monde du L&D pour faire avancer les choses.
Éric Pestel, de Safran, et Ilhem Alleaume, du REC, ont impulsé cette démarche interentreprises sur l’esprit critique. Le livrable sera un criticathon de 2 heures hebdomadaires sur 4 semaines, avec des moments synchrones et asynchrones, des cycles de conférences avec de grands noms. L’idée est de créer un challenge interentreprises, pour que les collaborateurs apprennent ensemble et conçoivent des initiatives autour de l’esprit critique.
Qu’apporte le collectif interentreprises par rapport à ce que chaque entreprise met en place en interne ?
Toutes nos entreprises rencontrent des enjeux semblables au même moment, et le risque d’appauvrissement cognitif généralisé, en plus des erreurs et hallucinations de l’IA, nous a conduits à vouloir unir nos forces. Nous sommes à des stades plus ou moins avancés du traitement de ce risque, et avons voulu mettre nos réflexions et actions en commun pour servir l’intérêt général et la compétitivité individuelle des entreprises. L’objectif que nous nous sommes fixé est ambitieux, mais nécessaire : protéger l’autonomie de jugement et développer l’esprit critique des salariés.
Dès lors que les livrables seront produits, ils seront mis à disposition gratuitement pour être répliqués, à la manière des Fresques du climat, pour servir tout type d’organisation.
“Nous essayons de remplacer la peur de l’IA par de la compréhension, et la compréhension par l’action maîtrisée”
Les inquiétudes sont de plus en plus fortes sur le remplacement des intelligences humaines par l’IA. Comment est-ce que s’organise le rôle de la direction L&D de Schneider Electric dans le dialogue social ?
Les ressources humaines ont vocation à accompagner les transformations, et le rôle du L&D est de continuer à soutenir les RH sur les changements de compétences, afin de garantir l’employabilité. Le tout en se fondant sur un socle commun d’acculturation et de pratiques pour que l’IA vienne augmenter les salariés plutôt que de les supprimer.
Concernant le dialogue social, nous avons organisé des formations destinées aux partenaires sociaux pour qu’ils comprennent les tenants et aboutissants de l’IA, sa puissance et ses limites, ainsi que notre stratégie d’adoption et son objectif, de sorte que nous prenions part à un dialogue social éclairé. Nous avons également validé une politique d’intelligence artificielle qui définit et encadre les principes d’une utilisation responsable de l’IA au sein de Schneider Electric.
En somme, nous essayons de remplacer la peur de l’IA par de la compréhension, et la compréhension par l’action maîtrisée.
La RSE est aussi un sujet important. Vous évoquiez l’utilisation responsable que vous avez promue dès la phase d’adoption. Comment cela se traduit-il concrètement, compte tenu de l’empreinte carbone associée à l’usage de l’IA ?
La question est fondamentale, puisque la raison d’être de Schneider Electric est d’aider nos clients à diminuer leur consommation énergétique. L’ensemble des salariés est donc très sensibilisé à ces enjeux, et à la manière dont nous utilisons l’IA. Elle sert donc la capacité d’innovation et l’efficacité des collaborateurs, mais aussi les services que nous proposons à nos clients, afin qu’ils réduisent leur consommation énergétique. Les IA que nous développons pour nos solutions destinées aux clients le sont principalement de manière frugale, avec de l’IA non générative qui est bien moins consommatrice en énergie.
Propos recueillis par Judith Aquien