Fabrice Bonnifet, président du Collège des directeurs du développement durable (C3D) et de GenAct, et Alexandre Rambaud, codirecteur des chaires Comptabilité écologique de la Fondation AgroParisTech et Double matérialité de l’Institut Louis Bachelier, appellent à repenser en profondeur les modèles d’affaires et de gouvernance, dans une logique de durabilité portée par la CSRD.

 

Décideurs. Le paquet Omnibus présenté par la Commission européenne en février dernier propose des modifications majeures de la CSRD. En parallèle, le début de présidence de Donald Trump s’illustre par des reculs majeurs sur le plan des politiques climatiques américaines. Que pensez-vous de la concomitance de ces événements ?

Alexandre Rambaud. Le contexte géopolitique actuel a fait basculer l’orientation européenne, qui s’est détournée d’une vision portée sur ladurabilité. La vigoureuse remise en question de la CSRD provient du monde politique plus qu’elle ne découle d’une problématique d’applicabilité. Tout a été décidé sans que les entreprises n’aient été réellement consultées, ce qui est un non-sens.  

Fabrice Bonnifet. L’Europe a cédé face aux injonctions et menaces américaines – puisqu’une réduction drastique du nombre d’indicateurs et du nombre d’entreprises concernées est prévue –, ce qui constitue une erreur majeure.

Dans sa forme initiale, la CSRD nous donnait l’occasion d’expérimenter de nouveaux modèles économiques, aptes à remplacer ceux de la civilisation thermo-industrielle. Si nous avions été courageux et si nous avions fait front, nous aurions pu développer une nouvelle économie européenne, libérée de la contrainte carbone et plus compatible avec les ressources planétaires. Elle aurait de toute façon été imitée partout ailleurs sur la planète, puisque les ressources fossiles, le pétrole en tête, s’épuisent. C’est une catastrophe pour nos concitoyens et pour nos entreprises. Il est temps de se réveiller.

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Y-a-t-il des aspects de la CSRD qui ne soient pas purement réglementaires ?

A. R. Oui. De plus en plus d’entreprises non soumises à la CSRD choisissent pourtant d’en adopter le cadre, afin d’élaborer et structurer leur stratégie RSE. Car cette directive est un levier de transformation globale, qui va bien au-delà de l’activité d’un département RSE ou du développement durable : toutes les parties prenantes – la direction achat, la DRH, la direction financière – doivent être impliquées. Si vous réduisez la CSRD à une logique de pure RSE et de compliance, avec des data points et du reporting, vous passez complètement à côté du sujet. Et cela n’a plus rien à voir avec son ambition initiale : celle d’une transformation globale des modèles économiques.

"De plus en plus d’entreprises non soumises à la CSRD choisissent pourtant d’en adopter le cadre, afin d’élaborer et structurer leur stratégie RSE" 

Comment les DRH peuvent-elles se mettre au service de ces transformations globales et durables ?

F. B. Tout le monde doit prendre sa part dans la transformation du modèle actuel, y compris les DRH. Définir des trajectoires de décarbonation qui prennent en compte la biodiversité, les ressources et la pollution nécessite de changer la façon dont la valeur est produite. Renoncer à la logique d’obsolescence programmée des produits représente un très fort enjeu de compétences, dans un contexte où les collaborateurs attendent du sens et des engagements forts de la part des entreprises.

L’enjeu sur le plan RH est double : il faut sensibiliser les collaborateurs et les doter de nouvelles compétences qui permettent d’aller vers des modèles d’affaires à visée régénérative. C’est pour cela que le C3D a lancé GenAct, dans le but d’aider les citoyens et les salariés du monde entier à se doter des compétences nécessaires.

Changer de modèle implique par ailleurs d’adopter une nouvelle gouvernance, afin que la nature et la biodiversité soient représentées : nous proposons, au C3D, que des représentants du vivant siègent au sein des conseils d’administrations, afin qu’ils puissent juger – avec une double compétence financière et écologique – de la crédibilité des plans de transition.

"Le C3D a lancé GenAct, pour aider les citoyens et les salariés du monde entier à se doter des compétences nécessaires" 

 A. R. La question de la gestion des compétences, de la formation et du recrutement est fondamentale pour mener à bien des transformations durables. Cela renvoie par ailleurs aux enjeux de politiques salariales, ainsi qu’à la notion de décence au travail – et donc de salaire décent –, qui est introduite par la directive. La CSRD implique un changement profond de la vision du travail, de la création de valeur et de profits.

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