Face à l’ampleur des violences domestiques, les entreprises brisent le silence. De L’Oréal à AXA, elles multiplient les actions pour protéger les victimes et lancer, avec le site Safe Spaces, un nouvel élan pour lever le tabou et prévenir les drames.

Il y a encore peu, les violences domestiques restaient confinées à l’espace privé ‒ enfermant les victimes dans un dangereux secret ‒ et étaient réservées dans de rares cas aux pages Faits divers de quotidiens locaux. La prise de conscience du caractère massif et sociétal des violences domestiques a émergé après MeToo, encore renforcé par le retentissant procès de Dominique Pelicot à l’automne 2024. Deux scandales qui ont démontré combien ce phénomène n’obéit à aucune catégorisation socioprofessionnelle. 

Aujourd’hui, le monde du travail a en grande partie saisi l’importance de l’enjeu des violences domestiques, depuis le péril dans lequel se trouvent des centaines de milliers de femmes (272 400 signalées en 2024, et 141 féminicides recensés la même année) jusqu’aux problématiques de sécurité dans l’entreprise en cas d’intrusion de conjoint agresseur, en passant par les risques psychosociaux pour la victime et ses collègues.

Protéger : un devoir de l’employeur

Dans les colonnes de Décideurs RH, Vigdis Morisse-Herrera, fondatrice de la solution RH Opale.care, rappelait qu’au-delà de l’engagement, la protection des victimes est un devoir des entreprises : “L’article L. 4121-1 du Code du travail stipule que l’employeur est tenu de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale de ses salariés. Dans ce cadre, il ne doit pas seulement diminuer le risque, mais est tenu de l’empêcher. Or, une femme en âge de travailler sur six est victime de violences conjugales, ce qui a forcément un impact sur le travail.

Car s’il est bien un endroit qui constitue un rempart pour les victimes de violences domestiques, c’est le lieu travail. “L’univers du travail est le plus sécurisé. 79 % des violences ont lieu dans les foyers. Les raisons de se saisir de cet enjeu pour l’employeur sont nombreuses : performances et carrières dégradées, santé mentale abîmée, démissions de talents… explique Karima Silvent, DRH monde d’AXA. Le coût de ces violences sur les entreprises est estimé à d’euros : de quoi convaincre.

Conscients du danger auquel font face leurs collaboratrices et de ses répercussions sur le collectif de travail, certains grands groupes créent depuis quelques années des programmes pour protéger leurs effectifs. Leur objectif concret ? Faciliter les mesures d’urgence : relogement, mobilité géographique accélérée, création d’un compte bancaire sécurisant les revenus, aide juridique, téléphone en cas de danger. Dès 2023, des groupes comme AXA et L’Oréal ont monté des programmes complets, accélérant l’accès aux dispositifs d’urgence et s’appuyant sur la formation de correspondants au sein des équipes. Karima Silvent insiste sur la nécessité d’une solution coordonnée, facilitant l’éloignement : “La clé est le relogement immédiat. Nous savons que les gens ne quittent pas leur agresseur car ils ne savent pas où aller.”

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À la conférence d’ouverture du Women’s Forum, le 6 novembre dernier, Anne-Laure Thomas, directrice DEI chez L’Oréal, présentait avec conviction les actions mises en œuvre par son groupe : “Le sexisme est à la base des violences. Pour lutter contre ça, nous avons créé StOpE [Stop au sexisme ordinaire en entreprise, ndlr], avec 1 400 actions en France. Et nous affichons une tolérance zéro à tous les niveaux de l’entreprise. Chaque année, le DRH et la direction de l’Éthique rappellent le nombre de sanctions qui ont eu lieu en interne pour contrer le sexisme. Concernant les mesures face aux violences intrafamiliales, il faut être très concret : relogement, aide psychologique, téléphone sécurisé. Et enfin, il faut mesurer. Ce sont toutes ces actions qui créent une culture d’entreprise où les violences n’ont pas leur place.”

Malgré tout, ces dispositifs RH sont encore loin d’être généralisés, malgré l’ampleur du phénomène partout, dans tous les milieux, tous les secteurs – et donc chez tous les employeurs.    

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Safe Spaces, un site pour sortir du tabou et parler des violences domestiques

Malgré les efforts de certaines entreprises exemplaires, le sujet demeure tabou et requiert d’être plus médiatisé pour que les victimes puissent oser appeler au secours. Pour preuve, malgré une politique avancée et une communication ouverte, seule une trentaine (sur des milliers) de personnes salariées chez AXA en France ont demandé de l’aide. Or, insiste Karima Silvent, “une personne que l’on aide est une preuve de notre efficacité.

Afin de sortir du tabou, AXA a mis en ligne la semaine dernière le site Safe Spaces, gratuit, open source, disponible en français, anglais et allemand – et dans d’autres langues dans un avenir proche –, voué à transmettre des clés pour comprendre les violences qui peuvent s’exercer au sein des foyers. Violences économiques, psychologiques, physiques et sexuelles y sont présentées, avec des vidéos, analyses de spécialistes, témoignages et grilles d’analyse pour reconnaître les signaux faibles et porter assistance aux victimes. 

Le site, qui est un vrai outil de formation, n’apporte pas de solution RH – ce que l’on pourrait regretter – mais constitue néanmoins une base essentielle pour aborder les facettes de ce phénomène et ouvrir enfin les yeux, grâce notamment au mouvement No More, qui a largement contribué à sa conception. Il montre, avec courage, ce que personne encore ne souhaite vraiment voir, et permet aux victimes de s’autodiagnostiquer comme telles et à l’entourage de porter secours pour que les aides RH se déploient plus efficacement et pour prévenir ainsi des tragédies à petit feu. 

L’amorce d’un travail de fond

Le site est une amorce, qui vient compléter des dispositifs low tech (Violentomètre affiché dans les toilettes de femmes de certaines entreprises pour qu’elles s’autodiagnostiquent), la formation et la sensibilisation, ainsi que des solutions technologiques complètes destinées aux entreprises, comme Opale.care. Chaque dispositif a aussi pour vocation d’aider les victimes à se reconnaître comme telles, et à lever ce premier tabou bien plus complexe qu’il n’y paraît. Au Women’s Forum, Graziella Piga en expliquait les causes : “Longtemps, parler des violences a été considéré comme un destructeur de familles, stigmatisant avant tout les femmes et par conséquent les silenciant.”

Les directions RH peuvent faire changer la honte de camp, tendre la main, et faire du travail un espace sécurisé et sécurisant. Le tout est d’en parler, de ne jamais laisser le tabou s’installer. La création du site Safe Spaces est une occasion de plus pour le faire : ne nous privons pas.

Judith Aquien 

 

Important

Les violences conjugales concernent toutes les classes sociales. Si les signalements augmentent, ceux-ci ne représentent encore qu’une partie émergée d’un iceberg qui fait des milliers de victimes chaque année, dont des décès. Ces associations peuvent aider les individus témoins et victimes comme les entreprises dans la construction d’une aide d’urgence :  

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