Elena Lasida est docteure en sciences économiques et sociales, professeure à l’Institut catholique de Paris et cotitulaire de la chaire ICP-ESSEC “Entreprises et bien commun”. Ses travaux portent sur les liens entre économie, éthique et responsabilité des organisations. Interview.
Elena Lasida (ICP) : “La valeur d’une entreprise se mesure à sa capacité à renforcer les liens entre les individus, les organisations et les territoires”
Décideurs RH. Le bien commun est souvent associé aux politiques RSE. En quoi une entreprise qui pense avoir une “mission commune” va-t-elle plus loin que les seules obligations RSE ?
Elena Lasida. La RSE est encore trop souvent envisagée comme un ensemble d’externalités : les dimensions sociales, environnementales et de gouvernance ont tendance à être perçues comme les compléments d’une activité dont la finalité première resterait la rentabilité économique.
L’approche du bien commun va plus loin, en ce qu’elle considère que ces dimensions font partie intégrante de la mission de l’entreprise. Une entreprise n’est pas seulement un acteur économique. C’est une communauté humaine qui contribue à faire société, à travers les relations qu’elle crée en interne et avec l’ensemble de ses parties prenantes.
Comment définir aujourd’hui la valeur créée par une entreprise, au-delà des indicateurs financiers traditionnels ?
Nous avons longtemps mesuré la valeur produite selon des logiques financières et monétaires. Le sociologue Jacques Godbout propose une lecture différente en distinguant trois formes de valeur économique : la valeur d’usage, la valeur d’échange et la valeur du lien. Or la valeur économique est souvent réduite à la seule valeur d’échange (le prix) des biens produits. Mais ces biens ont en plus une valeur d’usage, et surtout une valeur de lien car leur circulation se fait à travers la mise en relation des personnes. La valeur créée par une entreprise se mesure non seulement en termes de chiffre d’affaires, mais également, et surtout, à travers la qualité des relations qu’elle crée entre les individus, entre les organisations et dans les territoires où elles sont présentes.
Comment la gouvernance d’entreprise peut-elle favoriser cette “valeur relationnelle” ?
La valeur relationnelle se construit à plusieurs niveaux : dans les relations avec les collaborateurs et les parties prenantes, dans les coopérations que l’entreprise développe avec son écosystème ainsi que dans sa contribution globale à la société. Au sein des collectifs de travail, les managers de proximité ont un rôle essentiel à jouer, en habilitant chacun à développer sa singularité et en créant les conditions pour que ces singularités puissent se compléter et créer du commun.
“La qualité des relations créées est le principal indicateur de perfomance d’un collectif de travail”
Quels sont les critères qui permettent d’apprécier la qualité des relations et l’utilité sociale générée ?
Ces dimensions ne peuvent pas être évaluées uniquement grâce à des indicateurs chiffrés. Il faut tenir compte des expériences vécues, écouter les récits de chacun et observer la qualité des relations créées au sein des collectifs de travail. Il faut tenir compte à la fois de la relation de chacun à soi-même, aux autres, aux vivants-non-humains et au plus grand que soi, c’est-à-dire à ce qui dépasse sa maîtrise humaine.
Plutôt que de créer un nouvel outil de mesure, il s’agit d’identifier la vision du “monde commun” portée par l’entreprise et d’interroger la stratégie à partir de cette vision. La “valeur relationnelle” se situe au niveau de la rentabilité sociétale de l’entreprise plutôt que de sa rentabilité financière.
Comment cette vision se traduit-elle concrètement au sein de la chaire ICP-ESSEC “Entreprises et bien commun” ?
La chaire dispense un diplôme universitaire (DU) “Entreprises et bien commun”, qui réunit des étudiants de l’Essec, de l’Institut catholique de Paris ainsi que des professionnels. Ce parcours associe des enseignements académiques et des travaux menés avec des entreprises partenaires, notamment Grant Thornton, Thomas More Partners et Bayard, afin de conjuguer recherches et pratiques de terrain.
Ce parcours permet d’aborder les grandes transformations du travail sous l’angle du bien commun. Par exemple, l’IA est étudiée en tant qu’innovation qui redessine les relations humaines, les pratiques managériales, et plus largement notre conception de l’intelligence, de la responsabilité et du sens au travail.
C’est le but de la chaire : penser l’entreprise et les enjeux auxquels elle est aujourd’hui confrontée avec une approche à la fois économique, éthique, anthropologique, politiste et même théologique.
Propos recueillis par Caroline de Senneville