DRH de Forvis Mazars et présidente du Lab RH, Mathilde Le Coz a mené des projets de transformation RH d’ampleur dans un secteur du conseil bouleversé par l’émergence de l’IA générative. Elle appelle à repenser en profondeur nos modèles d’affaires et notre vision de la création de valeur.
Mathilde Le Coz (Forvis Mazars) : “L’IA nous contraint à réinventer notre façon de créer de la valeur”
Décideurs RH. Vous insistez souvent, lors de vos prises de parole, sur le fait que l’IA générative impose de repenser la valeur travail. Pourquoi ?
Dès lors que le sujet de l’IA est abordé, il est beaucoup question de retour sur investissement (ROI), en tenant compte des gains de productivité associés et des éventuelles réductions d’effectifs. Il faut sortir de cette vision à court terme, adopter une approche beaucoup plus globale et se concentrer plutôt sur le Return on Expectations (ROE). Autrement dit, quel futur souhaitons-nous voir advenir avec un euro investi dans l’IA ? Quelle nouvelle valeur travail voulons-nous créer ?
La définition de ce que nous souhaitons monétiser est particulièrement prégnante dans nos métiers, où nous avons toujours vendu du “temps homme”. Si nous allons plus vite grâce aux tâches automatisées par l’IA, et que nous maintenons un modèle de facturation fondé sur le temps passé, notre volume d’activité risque mécaniquement de s’éroder.
“Il faut réfléchir aux nouveaux visages de nos métiers, par secteurs et industries, d’ici cinq à dix ans”
C’est pourquoi il est impératif de repenser en profondeur nos modèles d’affaires pour redéfinir la valeur que nous souhaitons créer, entre apports technologiques et humains. Il faut réfléchir aux nouveaux visages que prendront nos métiers, selon les secteurs et les industries, d’ici cinq à dix ans. Il est possible de dresser un parallèle avec les enjeux environnementaux qui nous contraignent à repenser la manière dont nous produisons afin de rendre nos sociétés plus durables.
Qu’est-ce que l’IA change dans la manière de piloter les talents et d’évaluer la performance ?
L’IA transforme la nature même de la production des tâches, dorénavant assurée conjointement par un collaborateur et des outils technologiques. Cette hybridation pose la question de l’évaluation, puisqu’une partie des résultats quantifiables n’est plus produite intégralement par le salarié lui-même. Cela ne diminue pas sa performance pour autant, mais nous oblige à revoir nos critères d’évaluation et d’y intégrer la capacité à utiliser l’IA avec discernement.
Le gain de productivité assuré par l’IA n’est pas une finalité, mais un levier et représente l’occasion de redéfinir les attentes, les compétences clés à développer et les nouvelles missions à forte valeur ajoutée à prioriser. Cela doit être piloté au plus haut niveau de l’organisation avec l’appui des équipes RH, dont le rôle est de poser les cadres éthiques et de s’assurer que les nouveaux métiers qui émergeront restent attractifs et porteurs de sens.
“Ce n’est pas en supprimant le télétravail que nous allons réengager les collaborateurs”
L’IA vide-t-elle notre travail de tout son sens ?
La perte de sens au travail ne provient pas de l’essor de l’IA, mais, comme je l’évoquais, de l’absence de réflexion sur le futur des métiers. Ces cinq dernières années, nous nous sommes focalisés sur les conditions de travail, le télétravail, la semaine de quatre jours, etc., plutôt que sur l’intérêt des missions proposées aux collaborateurs. Ce n’est pas en supprimant le télétravail que nous allons réengager les collaborateurs, mais en réenchantant l’expérience vécue au travail. Qu’il s’agisse d’IA ou de télétravail, le constat est le même : dans un monde où le capitalisme montre ses limites, il faut réinventer les contributions individuelles et les organisations.
“Nous avons toujours recruté des jeunes et continuerons à le faire”
L’emploi des jeunes est-il particulièrement menacé par l’automatisation croissante des tâches ?
Je ne le crois pas. Chez Forvis Mazars, nous avons toujours recruté des jeunes et continuerons à le faire, même si l’automatisation de certaines tâches entraînera peut-être une légère diminution des volumes de recrutement. Il y a, au-delà du financement de notre modèle social, un enjeu de transmission entre les générations et de formation des managers et dirigeants de demain.
Je ne suis pas inquiète pour l’employabilité des jeunes, tant qu’ils se forment aux nouveaux outils et acceptent le contrat social : l’entreprise doit proposer un cadre stimulant et porteur de sens. En échange, les jeunes doivent accepter les règles inhérentes à la vie de l’entreprise, s’investir dans leur carrière et le développement de leurs compétences.
Propos recueillis par Caroline de Senneville
