Mariette Darrigrand nous parle de “L’Atelier du Tripalium. Non travail ne vient pas de torture !” (Équateurs, 2024), un essai qui explore les représentations culturelles et symboliques du travail à travers une approche sémiologique. L’autrice interroge les liens entre souffrance, production et quête de sens, offrant une réflexion profonde sur l’évolution du rapport au travail dans nos sociétés contemporaines.
Marriette Darrigrand : “Notre mot travail vient du mot bois en latin et a en plus une dimension assez poétique”
Cet entretien est une retranscription de Période d’essais. Diffusée sur BSmart 4 Change, l’émission donne chaque mois la parole aux chercheurs afin de décrypter la complexité du monde du travail.
Décideurs. Votre constat est sans appel : le mot travail ne vient pas de tripalium. Pouvez revenir sur cette erreur étymologique ?
Mariette Darrigrand. C’est très amusant parce que l’étymologie ne court pas les rues, on ne parle pas d’étymologie tout le temps, mais il se trouve que dans les livres actuels de management, dans l’entreprise, j’ai entendu plusieurs reprises cette origine du mot tripalium. Je dois dire que ça m’allait bien parce qu’en effet, le travail peut être très difficile, on le sait tous, et il pose des questions de souffrance, des questions de santé mentale, de santé physique, etc.
En revanche, je me souvenais que le tripalium était un instrument de bois en latin, donc je suis allée un peu creuser la chose. Je me suis aperçue qu’Émile Littré, dès les années 1860, avait remis en cause le fait que le mot travail, sur un plan phonétique, puisse venir de tripalium. Il écoutait beaucoup les langues et il avait remarqué que cette filliation était peu probable. Il est donc allé voir du côté de la langue d’oc, avec le mot “trabalh”, tirant son origine du latin trabs. C’est de là que provient notre mot “travé” en français, qui est le bois, le bois de charpente, le bois du tronc de l’arbre mais aussi le bois qui s’élance vers le ciel.
Donc, c’est une origine magnifique , liée à la nature et liée au fait que beaucoup d’instruments de l’Antiquité et du Moyen-Âge étaient en bois. C’est de là que vient l’idée de travailler. Certes, il y a eu un tripalium et, si vous voulez, sur un plan cognitif, on a pu rapprocher les deux mots, faire un amalgame, mais ça n’est pas l’origine phonétique du mot travail. Notre mot “travail” vient du mot “bois” en latin et a en plus une dimension assez poétique. Donc, c’est toute une dimension imaginaire très positive que je voulais prendre et développer dans le mot, par opposition à la dimension imaginaire négative qui est le fait que le travail peut faire souffrir.
Comment cette fausse étymologie influence-t-elle aujourd’hui notre rapport au travail ?
C’est une torture, l’étymologie le dit, donc il n’y a pas de raison de ne pas souffrir. C’est un peu le message transmis aux jeunes aujourd’hui : qu’ils sont paresseux et ne veulent pas travailler autant, etc. Mais souffrir ferait du bien selon la moraline issue d’un catholicisme doloriste qui existe beaucoup en France. Ce qui est très drôle, c’est qu’il y a une deuxième influence beaucoup plus politique et qui vient du marxisme, selon lequel le travail aliène l’homme. Le travail y apparaît vraiment comme une mauvaise chose, et le but de la vie serait de s’en libérer.
Vous écrivez que le monde du travail actuel est souvent caractérisé par des termes anxiogènes : en quoi ces réalités reflètent-elles l’évolution de notre société ?
Probablement la technicité d’une part, mais aussi un désir de mettre de la pathologie ou de la psychopathologie, parce que le discours psychologique s’est beaucoup répandu. Je prends l’exemple de ce qui est appellé aujourd’hui le pervers narcissique. Il y a des formes de harcèlement dans le monde du travail qui sont surveillées et punies, et qui sont maintenant reconnues par la loi, heureusement. Mais dans certains cas, le pervers narcissique patenté, subodoré comme tel, était avant appelé le petit chef. Or le petit chef, il était possible d’aller contre lui avec son syndicat, de dire par exemple qu’il déroge et n’a pas la morale qu’il faut dans l’entreprise, etc. Aujourd’hui, vous pouvez vous trouver tout seul devant quelqu’un que vous supposez être un pervers narcissique parce que vous avez entendu des émissions dans les médias, vous avez lu des choses, vous avez parlé avec votre psy qui vous dit que votre patron est un pervers narcissique. Mais c’est beaucoup plus difficile de se défendre à ce moment-là. Sauf s’il y a des enquêtes, des risques psychosociaux et là c’est un long processus qui commence. Ce que je veux dire, c’est l’individu est beaucoup trop laissé seul devant l’organisation avec des questions qui seraient psychologiques.
Est-ce que le langage managérial actuel accentue ce malaise ?
Oui, je crois que le langage managérial actuel, très marqué par la psychopathologie, accentue cela et qu’il faudrait en revenir à des termes peut-être plus littéraires. Aller chercher dans notre histoire culturelle, c’est ce que j’ai voulu faire.
Prenons le mot énergie. Il est évident que quand les membres d’un groupe de travail travaillent bien entre eux, il y a une énergie qui passe. Elle passe pour le groupe et pour vous-même en tant que personne, vous en recueillez quelque chose pour vous. Cette image mentale de l’énergie qui circule vient directement du mot grec ergon, car dans le monde grec, le mot travail n’existait pas. L’idée étant que l’énergie passait des dieux. Ces dieux étaient bosseurs : forgerons, tisserandes, cultivateurs, guerriers, pêcheurs… Les hommes pouvaient donc prendre, par mimétisme, cette énergie qui est une émotion allant de pair avec le sentiment divin.
L’imitation est quelque chose de très important. L’exemple de l’atelier traditionnel le montre, avec le maître et son apprenti. Aujourd’hui ce sont des alternants qui sont, comme on dit, en apprentissage.
Je trouve que c’est une très bonne façon de reprendre un vocabulaire désuet qui avait disparu ou qui était relégué au domaine de l’apprentissage. Aujourd’hui, tous les jeunes étudiants, les gens éduqués de la haute société, veulent aller en apprentissage parce qu’il se passe quelque chose pour eux qui n’est pas forcément permis au sein des familles. C’est simplement le plaisir de faire pareil, d’imiter et de faire circuler l’énergie.
À quoi ressemblerait une société dans laquelle le mot travail retrouverait toute sa dignité ?
Je pense que cela nous permettrait d’envisager l’avenir avec beaucoup plus d’appétit mais, actuellement, qui nous parle d’avenir ? Les seules discours qui nous parlent de ce qui va se passer après sont apocalyptiques, dystopiques, catastrophistes. Et je me dis, mais c’est tout à fait personnel, que le travail porte en lui quelque chose de l’avenir, parce que c’est toujours un parcours. D’ailleurs travel, le mot voyage en anglais, vient de l’équivalent de “travail” en ancien français. Nos vies professionnelles sont des parcours. Et notre vie psychique, qui travaille toute seule, est aussi un parcours de vie. Donc, je trouve que le travail nous amène à envisager notre futur. C’est optimiste et c’est positif. Finalement, il est possible de se dire : “je travaille donc je suis”.
Propos recueillis par Cem Algul