Longtemps perçue comme une prérogative exclusive des directions RSE et des instances dirigeantes, ce sont désormais les salariés eux-mêmes qui impulsent la transition écologique des entreprises. À travers une multitude d’initiatives spontanées ou structurées, ils se posent en moteurs du changement.

La mobilisation des salariés interroge les pratiques managériales et redéfinit les contours de l’engagement environnemental au sein des organisations. L’étude Écotaf, menée en 2023 par le sociologue Gaëtan Brisepierre sous l’égide de l’Ademe, met en lumière un phénomène en pleine expansion qui, bien que discret, pourrait remodeler en profondeur le monde du travail.

L’entreprise comme espace d’engagement

L’irruption de l’enjeu climatique dans la sphère professionnelle ne doit rien au hasard : la multiplication des alertes scientifiques, la médiatisation croissante des crises écologiques et l’évolution des attentes sociétales ont fait émerger un nouveau type de collaborateurs, sensibilisés aux impératifs environnementaux et désireux de voir leur entreprise jouer un rôle actif dans la transition écologique. Selon un sondage de l’Institut CSA pour l’Ademe et LinkedIn datant de 2021, entre deux offres équivalentes, 78 % des candidats choisiraient de rejoindre l’entreprise la mieux engagée en faveur de la transition écologique. Un chiffre qui illustre à lui seul l’importance croissante de ces considérations dans le rapport au travail.

Entre deux offres équivalentes, 78 % des candidats choisiraient de rejoindre l’entreprise la mieux engagée en faveur de la transition écologique

Le mouvement est également nourri par un sentiment de dissonance cognitive. Ainsi, les cadres sont 10 % à déclarer ainsi ressentir des “remords écologiques” en raison d’un écart entre leurs valeurs personnelles et l’impact de leur activité professionnelle. Ce malaise, autrefois cantonné à quelques profils atypiques, se généralise et alimente une dynamique nouvelle où les collaborateurs cherchent à aligner leur engagement individuel sur les pratiques de leur entreprise.

Si les directions RSE ont longtemps été les seules à se saisir de ces enjeux, elles doivent désormais composer avec un mouvement qui bouleverse les schémas traditionnels. Là où la transition écologique était une démarche impulsée de manière verticale, elle prend désormais les contours d’un mouvement horizontal, incarné par des collectifs de salariés et des dispositifs innovants qui favorisent la sensibilisation et l’action au sein des entreprises.

Dans certaines entreprises, jusqu’à 60 % des salariés ont participé à un atelier de sensibilisation en moins d’un an

Des dispositifs de mobilisation variés

Sans se limiter à des actions isolées, la mobilisation écologique des salariés se structure aujourd’hui autour d’initiatives diverses qui permettent d’accompagner l’engagement tout en assurant sa pérennité. L’étude Écotaf identifie une trentaine de dispositifs ayant émergé ces dernières années, avec des typologies et des stratégies variées. Douze d’entre elles ont fait l’objet d’une analyse approfondie.

Certains dispositifs s’appuient sur l’intelligence collective. Les ateliers collaboratifs, tels que 2tonnes, connaissent un essor rapide, et plus d’un million de personnes ont participé à la Fresque du Climat en 2023. Ces formats immersifs projettent les salariés dans des scénarios de transition pour leur faire prendre conscience des conséquences de leurs choix professionnels et personnels. Dans plusieurs entreprises, jusqu’à 60 % des salariés ont participé à un atelier de sensibilisation en moins d’un an, preuve de l’intérêt croissant pour ces formats interactifs.

D’autres initiatives prennent la forme de parcours immersifs conçus pour accompagner les salariés sur un temps plus long et ancrer durablement de nouvelles pratiques. Les programmes d’intrapreneuriat à impact, comme ceux développés par Corporate for Change, offrent un cadre structuré où les collaborateurs sont invités à concevoir et expérimenter des projets innovants, vecteurs de transformation pour leur organisation. Dans plusieurs grandes entreprises, ces programmes sont devenus un rendez-vous annuel incontournable.

Le numérique a également entraîné le déploiement de plateformes digitales qui encouragent l’engagement par le jeu et la mise en réseau des bonnes pratiques. La plateforme Lakaa, conçue pour structurer et valoriser l’action des salariés à travers une approche collaborative, est aujourd’hui active dans plusieurs entreprises multisites. Dans certains cas, elle a doublé le nombre d’initiatives locales en matière de RSE en l’espace de quelques mois, grâce à un effet d’entraînement favorisé par la gamification et la visibilité des actions mises en avant.

Enfin, la mobilisation des salariés trouve une résonance plus politique à travers la structuration de collectifs interentreprises. Les Collectifs, réseau qui fédère aujourd’hui plus de 200 groupes informels de salariés, témoigne de cette volonté de porter un discours plus ambitieux sur la transformation des modèles économiques. En instaurant un espace de dialogue entre pairs, ces collectifs permettent aux salariés engagés de partager leurs expériences, de construire des plaidoyers communs et d’exercer une influence plus directe sur les orientations stratégiques de leurs entreprises respectives.

L’émergence de collectifs de salariés engagés est susceptible de provoquer des réticences de la part de certains managers, soucieux de préserver la primauté d’objectifs économiques souvent présentés comme incompatibles avec les considérations écologiques

Un enjeu stratégique pour les directions RSE et les services RH

Cette mobilisation émergente offre aux entreprises l’occasion inédite d’accélérer leur transition écologique. Pour les directions RSE, elle constitue un levier puissant pour renforcer l’appropriation des enjeux environnementaux et dépasser la seule logique descendante. En intégrant ces dispositifs au sein de leur stratégie, les entreprises peuvent favoriser un élan de coconstruction, où la transition écologique n’est plus perçue comme une contrainte mais comme un projet véritablement incarné et partagé.

Le rôle des services RH apparaît également central dans l’accompagnement de ces initiatives. Dans un contexte où l’engagement environnemental devient un critère déterminant dans les choix de carrière, l’intégration de la transition écologique dans la politique de gestion des talents peut soutenir l’attractivité et la fidélisation des collaborateurs. Quelques entreprises l’ont bien compris et expérimentent des formes de reconnaissance plus poussées pour ces salariés engagés, comme la mise en place de crédits temps dévolus aux projets environnementaux. Si ces initiatives sont encore relativement rares, elles devraient se pérenniser à l’avenir.

Cette tendance vertueuse est pourtant loin de faire l’unanimité. L’émergence de collectifs de salariés engagés est notamment susceptible de provoquer ou alimenter des réticences de la part de managers, soucieux de préserver la primauté d’objectifs économiques souvent présentés comme incompatibles avec les considérations écologiques. Dans de grandes structures, ces tensions ont conduit à des formes d’encadrement plus strictes, voire à des chartes limitant la prise de parole des salariés sur ces sujets. Le défi, pour les entreprises, sera d’intégrer ces nouvelles formes d’engagement sans créer de rupture avec les modes de gouvernance déjà en place.

Les entreprises françaises et européennes pourraient faire le choix de réaffirmer leur identité propre, historiquement ancrée dans des valeurs réglementaires et sociétales

Un virage à prendre

Loin d’être un simple effet de mode, la mobilisation écologique des salariés s’impose comme un enjeu central pour les entreprises. Plus qu’un levier d’engagement, elle représente une perspective de transformation profonde, à condition que les directions sachent l’intégrer pleinement à leur stratégie et lui donner un véritable pouvoir d’action. Si la majorité des initiatives restent encore cantonnées aux grandes entreprises et aux cadres, elles pourraient s’étendre à d’autres catégories professionnelles, notamment à travers l’implication des partenaires sociaux et une meilleure prise en compte de ces enjeux dans le dialogue social. Or, selon le baromètre Ifop sur l’état des relations sociales en entreprise réalisé pour Syndex et publié en novembre 2024, les enjeux environnementaux sont considérés comme étant des priorités à traiter par le CSE et/ou les partenaires syndicaux par seulement 23% des dirigeants d’entreprise, contre 33% en 2023. Cette baisse significative souligne la nécessité – et l’urgence – d’une prise de conscience de la part des décideurs.

Alors que les attentes vis-à-vis des entreprises évoluent, ces dernières ne peuvent plus se contenter de simples déclarations d’intention et doivent comprendre que la transition écologique se joue aussi dans les dynamiques internes qu’elles sauront accompagner. Face à la menace du climatoscepticisme américain, encore intensifiée par la présidence de Donald Trump, les entreprises françaises et européennes pourraient faire le choix de réaffirmer leur identité propre, historiquement ancrée dans des valeurs réglementaires et sociétales.

Cem Algul

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