Alors que l’État érige la souveraineté numérique en priorité stratégique, la formation professionnelle reste un angle mort. Avec 33 milliards d’euros dépensés chaque année, ce secteur dépend encore largement de solutions non européennes. Clément Meslin, CEO d’Edflex, appelle à en faire un levier d’achat souverain.
Clément Meslin (Edflex) : Commande publique, souveraineté et formation professionnelle : il est temps d’acheter français
"Il y a urgence à se désintoxiquer des solutions américaines" : ces mots sont de David Amiel, ministre délégué chargé de la fonction publique. Ils font écho à la circulaire interministérielle publiée le 5 février 2026, qui érige la souveraineté numérique en critère structurant des achats de l’État. Un domaine stratégique demeure pourtant en marge de ce débat : la formation professionnelle. Un angle mort, alors que la dépense nationale consacrée à la formation continue et à l’apprentissage atteignait 33 milliards d’euros en 20241, et que le digital learning en représente désormais une part croissante.
La formation professionnelle : une dépendance silencieuse aux solutions non européennes
Opter pour certaines solutions étrangères peut sembler naturel pour nos entreprises et nos administrations, mais représente une occasion manquée et un choix économique aux conséquences notables. Chaque euro investi dans une plateforme étrangère renforce un écosystème qui n’est pas le nôtre. Pourquoi soutenir l’économie américaine ou asiatique alors que nous pouvons faire émerger des leaders français tout aussi compétents ?
Pourtant, cette situation n’a rien d’une fatalité. Si cette dépendance s’est installée, c’est suite à l’accumulation de décisions d’achat ; d’autres choix peuvent donc la corriger. Et c’est précisément là que la commande publique devient un levier stratégique.
"Quand l’État ou une collectivité choisit une solution française, il ne se contente pas d’acheter un service : il valide une offre en lui donnant de la crédibilité"
La commande publique comme levier de souveraineté
L’objectif du gouvernement de flécher 4,5 milliards d’euros d’achats numériques vers des solutions françaises et européennes va dans la bonne direction, mais gare aux effets d’annonce : l’histoire récente invite à la prudence. Un écart entre le discours souverainiste et la réalité des décisions d’achat persiste. Aujourd’hui, seuls 20% de nos achats numériques sont réalisés auprès d’entreprises européennes, et la formation professionnelle ne fait pas exception. La circulaire du 5 février ne prévoit pas d’enveloppe spécifique, mais entend orienter différemment les flux déjà existants, en introduisant la souveraineté comme un critère structurant des décisions d’achat. Ce changement de logique est décisif. En effet, réorienter les investissements publics, c’est également envoyer un signal au secteur privé. Quand l’État ou une collectivité choisit une solution française, il ne se contente pas d’acheter un service : il valide une offre en lui donnant de la crédibilité et accompagne son développement sur l’ensemble du marché.
Le risque inverse est connu : des acteurs français qui, faute de commandes publiques, ont disparu ou se sont vus rachetés par des groupes étrangers.
Faire de la souveraineté un nouveau critère d’achat
Pour les responsables RH, les DSI et les acheteurs publics, la traduction concrète est simple : intégrer le critère de souveraineté dans chaque décision d’achat liée à la formation, au même titre que la performance ou le coût. Non comme une contrainte supplémentaire, mais en tant que priorité stratégique assumée.
En 2024, les achats publics auprès des entreprises françaises ont progressé de 33%, dépassant 2,3 milliards d’euros, selon le rapport de l’Observatoire des relations entre grands comptes publics et start-up remis à Bercy en février 20264. Cette dynamique prouve que le réflexe peut changer. Plusieurs grands groupes français ont déjà pris des engagements en ce sens. La prise de conscience est réelle. Attention pourtant : elle doit s’étendre à des secteurs encore trop peu mobilisés, dont la formation professionnelle.
L’écosystème français existe, il est compétitif et n’a pas à rougir de la comparaison. Ce qui a manqué jusqu’ici, ce n’est pas l’offre, mais plutôt la volonté d’achat. La souveraineté dans la formation professionnelle ne se décrète pas dans une circulaire : elle se construit, pas à pas, un contrat à la fois.
Par Clément Meslin, Vice-président d’EdTech France, cofondateur et CEO d’Edflex